Chant populaire: Accrocher pour plaire !

Nermine Khatab Samedi 12 Octobre 2019-13:17:46 Chronique et Analyse
 Chant populaire: Accrocher pour plaire !
Chant populaire: Accrocher pour plaire !

Choquer pour plaire, être vulgaire pour se faire voir, aujourd’hui, pas mal d'artistes dits "chanteurs" se spécialisent dans une sorte de mélodie qui blesse les mœurs, rythmée par des paroles n'ayant rien à voir avec l'art respectable ni de près ni de loin. Grosso modo, un niveau en dégradation inquiétante! Ils se donnent à cœur joie quand il s’agit de magnifier un certain public, s’extasient sur tout ce qui est vulgaire et abordent des sujets tabous dans une impunité totale. On pousse le bouchon trop loin, on secoue les cocotiers… Là tous les moyens, aussi sombres soient-ils, sont justifiés tant qu'il est question de se positionner au sein d'une industrie que l'on ne sait plus s'il s'agit de vrai art ou de "gagne-pain"? 

 

A une période pas trop lointaine, jouissant d'une large réputation, le célèbre et fabuleux chanteur Sayyed Darwiche s'est forgé une place prépondérante dans l'univers de la chanson populaire. Triées au peigne fin, les paroles de ses tubes ne cessent de retentir jour et nuit dans les cafés baladis qui se sont habitués à ouvrir quotidiennement leurs portes sur les rythmes musicaux  et surtout joviaux de ces chansons.

Pionnier dans son domaine, Darwiche était obsédé par l'idée d'immortaliser son art raffiné en se servant de certaines astuces, entre autres, la profondeur de l'idée et la virtuosité du sens, qui riment parfaitement avec une mélodie purement égyptienne. Ne pas croire qu’avoir eu du succès il y a quelques années, est un acquis éternel pour tout retour au-devant de la scène. La réussite de chaque projet est un nouveau défi. Donc,  il est important de se réinventer chaque jour mais aussi de s’adapter aux nouvelles exigences du marché. L’exemple de Talleb, Al-Ezaby et Roshdy, devrait être pris comme cas d’école. Car malgré le succès retentissant de leur maître à travers des titres comme "Baladi ya Baladi", ils ont produit des œuvres riches traçant des caractéristiques évoluées d'une voie associant tradition et  modernité.

Cette nouvelle génération d'artistes vient emboîter le pas à Darwiche mais chacun selon son propre style et vision du monde. C'est Mohamed Rochdy qui a chanté "Adaweyya", cette belle jeune fille qui séduit les hommes par sa beauté incomparable. L'on se rappelle aussi les tubes devenus des classiques de la culture égyptienne comme "Tayer ya Hawa" et "Saken fi hay el Sayeda" "Yassin"  "Baheyya", et d'autres chansons ayant nourri l'esprit des générations successives. Chansons dont les paroles sont tellement expressives qu'elles nous remplissent de zèle et d'optimisme.

                                                           

La chanson populaire s'est fait couper l'herbe sous le pied

Gravant un impact sur l'auditeur, ces chansons populaires ont la force de changer totalement l'humeur populaire et l’envoyer au septième ciel. C'est un cas général, tous les Egyptiens étaient fort passionnés de ce genre de chansons y trouvant une image vive traduisant leur présent, leurs ambitions et même leurs peines communes. C’est pas seulement la douceur des paroles, la profondeur du sens et la symétrie de la mélodie qui ont fait la splendeur et le succès de ce genre  de chansons, mais c'est la vie paisible et suave ayant distingué cette époque qui a nourri le goût particulier et le sens esthétique des Egyptiens. Mais comme rien ne reste le même et que toute beauté obéit malheureusement à la déformation, cette paix n'a pas perduré longtemps.  Malheureusement, la chanson populaire s'est pour un certain moment fait couper l'herbe sous le pied. On trouve aujourd'hui un déluge de chansons dites "populaires" mais qui ne sont pas en fait de vrai art. Des chansons traduisant juste  un état d'âme dominant à l'instant.

 

On chante le rap et on rappe le chant,

L'Egypte a connu plusieurs tournants majeurs qui ont nettement influé sur tous les aspects de la vie et le marché musical n'en est pas en reste. Après près de quatre ans de perturbations politiques, les Egyptiens se sentent profondément affligés. Une multitude de jeunes chanteurs, fraîchement émergés, ont fait leurs choux gras de cet état en pleine tourmente, en enregistrant plusieurs chansons basées intégralement sur le rythme rapide et jovial. Dissociant allègrement le fond de la forme, artistes et producteurs font la course au buzz, proposant des chansons décousues et sans identités. En panne d’inspiration, On veut faire comme… On veut créer des concepts, faire à tout prix la chanson de l’année. On ne prend pas la peine de maîtriser ce que l’on fait. On chante le rap et on rappe le chant, pour créer des mixtures sonores dites originales mais pas toujours agréables à l’oreille. A les écouter, on n'arrive pas à avoir contrôle sur les mouvements ondulés de son corps.

 

Faire tourner les têtes et danser les cœurs

Bien que les paroles soient qualifiées par plusieurs compositeurs "d'outragéantes", le dynamisme de la mélodie fait tourner les têtes et danser les cœurs. Au pic de sa déception, le peuple égyptien oublie vite ses ennuis et se laisse faire avec la mélodie. Ceux qui connaissent les Egyptiens de près découvrent en eux une énorme tendance à la plaisanterie et  à l'enchantement. Peuple jovial par nature, les Egyptiens ne laissent passer aucune occasion sans la tourner en dérision, ne réduisant d'un iota leur sens humoristique. D'où leur intérêt pour ces chansons vulgaires dont le sens est à la fois vague et drôle. Pourtant, ce qui est indéniable c'est que la dose d'optimisme que livre la musique est intense.

 

Ouka et Ortega, créateurs de fantaisie 

Ouka et Ortega, Boussy et d'autres sont des noms qui de par leurs nouveaux styles, gestes et danses, ont inculqué un goût différent mais malheureusement satisfaisant une grande partie du public. Ces artistes ont en un temps record, réalisé une réussite foudroyante dépassant même le niveau dont ils ont un jour rêvé. Au début, plusieurs estimaient qu'il s'agit d'une tempête dans un verre d'eau, mais la réalité est toute autre. A notre grande surprise cet art a tiré le tapis sous les pieds de l'art populaire authentique et  commence à être favorablement accueilli même par les milieux huppés alors qu'il se limitait à un public donné, chauffeurs de taxi, de toc-toc et de microbus. Chose qui a d’ailleurs poussé les organisateurs des cérémonies de noces dans les grands hôtels à enregistrer eux aussi ces chansons pour les faire tourner pendant les cérémonies, en justifiant qu'elles font danser le public et laissent en lui l'empreinte musicale voulue. «On opte souvent pour ce genre de chansons qui enflamment la cérémonie», disent-ils.

Ces chansons constituent un inquiétant indicateur sur des mœurs de plus en plus en décadence, affichant à quel point elles impactent une large partie des milieux sociaux. Entre frivolité des sens et hilarité des paroles montrant l'amertume qui affecte les relations, les jeunes s'accommodent parfaitement à cette couleur dissymétrique.  Ecoutez plutôt et jugez: (Tawahina ya donia) "La vie nous chamboule", (Adik fel hara segara), "File-moi une clope", (Mafich ragel ba'a ragel),"il n'y a plus de mecs", (Hati bosa ya bet), "Hé bébé donne-moi un bisou"…

Si l'art atteint ce stade déplorable en pleine régression, "la vie est donc foutue" comme a chanté, un jour, le père de la chanson populaire, Sayyed Darwiche.

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