« Hadret Al-Umdah » : Monsieur le maire à l’égyptienne !

Hanaa Khachaba Lundi 27 Janvier 2020-12:31:08 Chronique et Analyse
Monsieur le maire à l’égyptienne
Monsieur le maire à l’égyptienne

Nombreux ne connaissent rien sur « hadret al-umdah », monsieur le maire à l’égyptienne, qu’à travers les films et les feuilletons. Ce personnage tantôt bonasse tantôt tyran se situe au sommet hiérarchique de sa commune. Dans la réalité, il est responsable de son village, réconcilie les belligérants, résout les différends et vient en aide aux nécessiteux. Dans les œuvres cinématographiques, l’umdah est souvent dépeint en sale manipulateur, capable de tout pour réaliser ses fins. Entre réalité et fiction, qui est réellement ce maire à l’égyptienne ?

 

 

L’umdah d’un village est comme le chef de tribu. Il a de nombreuses fonctions, et le mode de sa désignation diffère d’un pays à l’autre. Dans certains pays, le poste d’umdah équivaut au président du Conseil de ville ou à celui de gouverneur.

En Egypte, l’umdah est l’autre face du « cheikh al-balad », chef de la commune, cette dénomination qui a été conférée depuis l’Egypte antique au chef de village jusqu’à l’époque de Mohamed Ali Pacha. Plus tard, cette appellation a pris cette nouvelle forme « le maire » ou « l’umdah », selon l’œuvre de Mohamed Ramzi intitulée « Le dictionnaire géographique des villages égyptiens ». Cependant, dans certains villages égyptiens, le poste de cheikh al-balad continue à exister aux côtés de celui de maire. Cheikh al-balad est nommé par le gouvernement. Gardant son poste à vie, il est responsable des registres « d’al-naheya », région plus petite que le village. C’est lui qui se charge de l’enregistrement des actes de naissance, de décès et de du carnet électoral des habitants, entre autres.

Quant à l’umdah, il s’occupe de la préservation de l’ordre et de la sécurité dans le village. Il est assisté par des « khafar », (le pluriel de khafir, qui signifie gardien). Normalement, un umdah a trois, quatre, ou plusieurs khafars. Cheikh al-khafar est le plus âgé d’entre eux et est le bras droit de l’umdah.

Ce dernier est élu et occupe le poste de maire du village sans contrepartie, tandis que ses gardiens (khafars) touchent un salaire mensuel. Le gouvernement égyptien a dernièrement limité les fonctions de l’umdah dans certains villages pour mettre fin aux disputes qui opposent de nombreuses familles afin de briguer ce poste tant convoité dans l’Egypte rurale. Dans beaucoup de villages, une «noktate chorta » (un poste de police) a remplacé le poste de maire. La noktate al-chorta recrute également des khafars qui travaillaient autrefois sous la direction de l’umdah. Les khafars, à l’opposé de l’umdah, sont des fonctionnaires publics qui ne peuvent pas être virés.

Selon le journal égyptien Al-Watan, des conflits sanguins opposaient souvent des grandes familles dans les villages égyptiens, faisant tomber des victimes des différents camps. Les familles de grand renom cherchent au fil des années à mettre la main sur le poste d’umdah. Pour y accéder, elles sont prêtes à tout pour éliminer l’adversaire. Dans le cinéma, de nombreux films ont décrit ces rivalités violentes qui se terminent souvent par la mainmise de la famille qui a le plus de pouvoir. Les familles plus riches et plus nobles sont celles qui ont plus de chance à briguer le poste d’umdah.

Parfois, les services de sécurité se trouvent obligés d’intervenir –discrètement ou indiscrètement – pour éviter des bains de sang.

A Béheira, de nombreuses violences ont éclaté à cause du « korsi al umadiah », en arabe la chaire de maire, opposant des nobles familles, voire des membres d’une même famille. Selon Sabri Abou Zahra, umdah du village al-Omara’a, le plus grand village de Kafr Al-Dawar, sa famille a préservé la chaire de maire pendant plus de 100 ans. Les descendants de la même famille ont occupé ce poste non sans difficultés, raconte-t-il. « Dans ma famille, la vanité n’a pas de place. Je veux dire que l’on tenait à garder ce poste d’umdah dans notre famille, non pas par orgueil, mais parce que je suis issu d’une famille nombreuse, serviable et généreuse », confie l’umdah Abou Zahra. Il dit que grâce aux multiples connaissances dont bénéficie sa famille, elle a toujours été capable de rendre tous genres de services aux habitants du village.

Ce personnage caricatural tenait dans un passé pas très lointain un rôle clé dans le cinéma égyptien. L’umdah vacillait entre le mal et le bien. Des fois il réconciliait entre les habitants belligérants, d’autres fois il était à l’origine même des brouilles en tentant de déployer son emprise sur le village, nourrissant ainsi les rancunes et attisant la zizanie pour continuer de trôner au sommet de la commune, au grand dam des villageois bonasses et ignorants.

Au physique costaud, moustachu le plus souvent, coiffé d’un tarbouche spécial ou cernant la tête d’un ruban blanc, l’umdah égyptien affiche des airs distinctifs dans la majorité des films en noir et blanc, et même dans les films récents. Avec son dialecte saïdi (en référence au dialecte des habitants de Haute-Egypte), ce personnage offre aux comédiens talentueux une excellente matière qui leur permet de s’effacer complètement derrière ce maire à l’égyptienne.

Cinq grands acteurs égyptiens ont brillamment incarné le personnage stéréotypé de l’umdah. Salah Mansour (Seconde épouse), Lotfi Al-Hakim (L’appel du courlis), Abdel Wareth Asr (La Terre), Hassan Hosni (Mohami Khol’e) et Hani Ramzi qui a présenté le plus jeune maire dans le cinéma égyptien dans son film (Saïdi, aller-retour).

 

L’umdah Al-Chazli le plus ancien dans la Nouvelle-Vallée

Le maire Al-Chazli Mansour est le plus ancien umdah dans le gouvernorat de la Nouvelle-Vallée. Il occupe ce poste depuis plus de 54 ans jusqu’à présent. Son grand-père, le maire Chazli Pacha le Grand, prit ses fonctions comme umdah à l’époque du roi Fouad. Il eut un rôle très important dans la lutte des Libyens contre l’occupation de leur pays, aux côtés du célèbre « cheikh des militants », Omar Al-Mokhtar. Il fut aussi le premier à introduire l’usage des camionnettes pour le déplacement des individus de la Nouvelle-Vallée à l’oasis Al-Kharga et au Caire, au lieu des chameaux.

Mansour Effendi Chazli a obtenu sa licence en Lettres dans les années trente et a renoncé à la mairie pour son fils Chazli pour se consacrer à son nouveau titre de Pacha, qui lui impose une série de tâches au service du village, telles que le forage des puits et la culture des terrains.

Al-Chazli, petit-fils, a pris le relais en 1966, sur ordre de l’ancien Président Gamal Abdel Nasser.

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