Ancêtre du violon, le rababa enchante les passants!

Hanaa Khachaba Mercredi 11 Avril 2018-13:42:49 Chronique et Analyse

Des rues des quartiers populaires se dégagent des mélodies tantmélancoliques que gaies. D’où vient cette musique rêveuse qui attire généralement une flopée d’enfants aux yeux écarquillés, exprimant joie et émotion?Joyeux, les gamins encerclent la source de cette musique douce et langoureuse… Entre leurs sauts saccadés et leurs bras agités, on aperçoit une silhouette chétive aux mains ridées, en train de jouer durababa (prononciation à l’égyptienne du rabab). Ce violon égyptien traditionnel remonte aux époques lointaines. C’est le père des instruments à cordes, originairement utilisé par nos ancêtres pharaoniques.

 

Le rabab, ou lerababa comme l’appellent les Egyptiens, est une vièle arabe, un des plus anciens instruments à archet connus. Au Moyen-Age, le mot rabab était également un terme générique désignant tout instrument à archet. Lerababa possède une table d’harmonie recouverte d’une membrane et, généralement, deux ou trois cordes. Il est normalement dépourvu de touche, les cordes étant pressées par les doigts de l’instrumentiste. En Egypte, lerababa a une petite caisse ronde ou cylindrique qui semble embrochée par un manche étroit.

Aujourd’hui, lerababa nous rappelle un passé chargé de légendes et de contes relatant des prouesses arabes. Dans la tradition populaire, cet instrument, ancêtre du violon, est lié dans les esprits aux épopées des héros arabo-musulmans. Souvent, en jouant ses belles mélodies, l’instrumentiste conte des actes courageux dont avaient fait preuve des héros populaires en défendant les plus faibles ou en rendant justice aux marginalisés. Installés dans l’ombre d’un arbre sur les berges du Nil, le joueur de rababa adossé contre son tronc, fait jaillir une douce musicalité transcendant âme et esprit vers des contrées lointaines. Un brin de chagrin vient alors se poser sur le cœur de celui qui sait déguster cette beauté musicale.

La majorité des joueurs de rababa sont des habitants de la Haute-Egypte, venus s’installer au Caire. A cause de difficiles conditions de vie à leur village et fuyant le désœuvrement, ils débarquent à la capitale à la recherche d’un gagne-pain.Dans les rues du Caire, ils s’essayent à ce qu’ils connaissent le mieux: jouer de la musique.

Des bords sereins du Nil à l’agitation du Caire, le joueur de rababa transporte en amateur son talent de musicien dans les rues de cette grande ville. Là, sur les rives du grand fleuve, au pied d’un arbre feuillagé, adossé comme il l’a toujours été contre son tronc, d’un air rêveur, il maniait avec brio les cordes de son violon traditionnel. La musique dansait dans la nature, créant une béatitude qui s’harmonisait magnifiquement avec ce décor de verdure. La mélodie est plus souvent accompagnée d’un récit riche en émotions, d’un vieux poème ou d’une belle idylle. Le joueur de rababa racontait ses peines, ses joies ou contait des exploits d’un ancien cavalier arabe. Le ruissellement de l’eau qui coulait sous ses pieds accordait à ce tableau pittoresque un trait de tristesse et de mélancolie. C’est ce qui explique peut-être la raison pour laquelle le violon égyptien traditionnel est lié à un état d’âme chagriné.

Venu au Caire, le joueur de rababa exploite son talent. On le surnomme le marchand de joie. Dès que l’on aperçoit dans un endroit, un air de gaieté règne. Les gaminsdu quartier le talonnent, enlui demandant de leur jouer des airs particuliers connus par cœur. Quant à certains adultes, ils montrent à ces instrumentistes ambulants peu d’intérêt. Les prenant pour des mendiants, les gens leur jettentparfois des regards de dérision, car ne souhaitant pas se faire piquer quelques livres en contrepartie de ce régal de passage. D’autres au contraire se trouvent fascinés par cet art populaire. Ils préfèrent siroter délicieusement leur café sur le trottoir d’un qahwabaladi en se laissant emporter par cette musicalité magique.Les mélodies de rababa sont partie intégrante de la culture campagnarde mais qui reculent hélas dans les grandes villes.

 «Ce n’est pas un métier fixe», déplore Am Zakaria, originaire de Qena en Haute-Egypte. Jouer durababa n’est pas rémunérant du tout. L’instrument dont la fabrication est primitive coûte seulement deux livres. Mais que faire d’autre puisqu’Am Zakaria est analphabète, ne savant rien faire qu’enchanter les passants par ses mélodies, son unique chef-d’œuvre émaillé de récits de bravoure!

Il raconte: «J’ai hérité ce métier de mon père. Je ne souhaite pas pourtant que mes enfants m’emboîtent le pas. Je subsiste à peine à leurs besoins, grâce aux donations que je reçois». Les traits de son visage dissimulent son vrai âge sous les rides. Des rides de pauvreté et de fatigue. «Je suis obligé à parcourir de grandes distances pour vendre mes instruments que je fabrique moi-même», dit-il en essuyant quelques gouttelettes de sueur reluisant sur son front. Am Zakaria se sert des boîtes de conserve de thon, de cordes en nylon, de branches de palmier pour créer sonrababa, généralement peinte en jaune et fuchsia. Deux ans de pratique lui ont valu une bonne réputation dans la région où il travaille. On le connaît très bien. «Eh oui! Am Zakaria est le marchand de joie», dit un jeune homme assis dans un café. Il parle de lui, tantôt en souriant tantôt en mordant les lèvres! Le monsieur regrette voir Am Zakaria, un type si jeune, si vivace, se balader dans les ruelles, jouant de la musique puis vendant son instrument contre quelques livres égyptiennes. «C’est une perte, c’est inutile», se lamente-t-il. C’est un métier en voie d’extinction, tant il n’apporte pas de bénéfices satisfaisants aux instrumentistes saïdis. Il y a de moins en moins de joueur de rababa dans nos rues. Ils apparaissent en été, et s’isolent à l’approche du froid hivernal…Que deviennent-ils? Où vont-ils? Que font-ils? On n’en sait pas grand-chose. Changeraient-ils peut-être d’activité en hiver ? Se balader en hiver sous la pluie ne se serait pas la meilleure façon de penser à l’avenir de ses enfants.

Voilà un autre «rababiste», un peu plus célèbre…C’est SalamaMetwally. D’abord violoniste puis joueur de rababa, il maîtrise un large répertoire de la musique traditionnelle d’Egypte. Son art s’inscrit dans un patrimoine musical rare et menacé de disparition, transmis par son père et que beaucoup de joueurs de rababa oublient aujourd’hui. Il a enregistré avec des artistes de renom et a joué des musiques de films et de feuilletons.

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