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Dr Charles Saint-Prot : L’Egypte a besoin de continuité et de stabilité

Hanaa Khachaba Mercredi 17 Avril 2019-12:54:17 Chronique et Analyse
Dr Charles Saint-Prot avec la rédactrice en chef du Progrès Egyptien et les journalistes accompagnant
Dr Charles Saint-Prot avec la rédactrice en chef du Progrès Egyptien et les journalistes accompagnant

Le Progrès Egyptien a l’immense plaisir de vous présenter un important entretien qu’il a eu avec le juriste et géopoliticien français Dr Charles Saint-Prot, directeur de l’Observatoire d’Etudes Géopolitiques (OEG) de Paris. Il nous expose une vue d’ensemble des amendements constitutionnels proposés en Egypte qui seront soumis au vote populaire.

Dr Charles Saint-Prot explique que l’institution qu’il dirige a vraiment pour but de rectifier un certain nombre d’erreurs ou de jugements idéologiques sur des situations, par exemple, sur l’Islam. Il estime qu’il y a beaucoup de mensonges et qu’il y a une vague d’islamophobie qui se répand en Occident actuellement sur le jeu des puissances et sur ce qui se passe dans certains pays. Il indique au Progrès Egyptien que l’OEG a vraiment la conviction qu’il faut rectifier les mensonges ou les idéologies qui se répandent. « On a le projet de publier un ouvrage sur l’évolution de l’Egypte pour expliquer un peu ce qui se passe parce qu’on entend toujours qu’un seul son de cloche qui est souvent hostile », note Dr Charles Saint-Prot, expliquant que l’Observatoire de Paris a pour vocation de remettre les choses d’aplomb et d’essayer de défendre un autre point de vue.

 

* Le Progrès Egyptien : L’Egypte a-t-elle vraiment besoin d’amender sa Constitution ?

 

• Dr Charles Saint-Prot :En Egypte, on est dans une phase de reconstruction du pays. Il faut donc du temps pour que les gens qui ont imprimé cette ligne de développement du pays aient le temps de réaliser leurs objectifs. L’Egypte traverse des conditions particulières. Elle a été prise dans les turbulences avec les Frères musulmans, avec la menace de la dictature avec aussi un environnement géopolitique qui n’est pas très favorable : il y a ce qui se passe en Libye, il y a aussi ce qui se passe en Algérie aujourd’hui, il y a ce qui se passe au Soudan et il y a toujours le problème palestinien, il y a les affaires du Sinaï. L’Egypte doit surmonter des défis sécuritaires, économiques et sociaux.

Il faut donc se retrousser les manches. L’Egypte n’est pas la Suisse ni la Finlande. Elle a des défis à remplir tout comme elle a aussi un devoir vis-à-vis du Monde arabe parce que c’est le plus grand pays arabe. Le Monde arabe a besoin d’une Egypte stable et forte.  Pour surmonter tous ces défis, il faut donc passer outre au mode de rotations des hommes politiques où l’on change de tête tous les cinq minutes, car changer de tête c’est changer de politique. Regardez quand il y avait Obama qui dirigeait les Etats-Unis. Il faut être clair qu’Obama menait une politique catastrophique : il voulait rétablir les relations avec l’Iran, il a cassé le Monde arabe en favorisant les révoltes. Aujourd’hui, on a M. Trump qui mène une politique diamétralement opposée. Le problème c’est que tous les quatre ans, la politique des Etats-Unis change totalement.

Elle est où la continuité ? Je crois que cette rotation des hommes politiques n’est pas une bonne chose, surtout lorsqu’il y a des défis immenses à surmonter. Je pense que les amendements constitutionnels proposés correspondent à la réalisation du bien commun. On nous parle toujours de l’amendement qui concerne le mandat présidentiel. Pourquoi on ne nous parle pas des amendements qui correspondent au quota féminin  ni aux Chrétiens ni moins ceux qui parlent de l’instauration d’un Sénat ? Ce sont des amendements très importants et très intéressants.

En Egypte, comme c’est le cas au Maroc ou au Liban, s’il n’y pas une décision du pouvoir, au Maroc c’est le roi, en Egypte c’est la Constitution, s’il n’y a pas une décision à haut niveau, personne n’élira les femmes au Parlement. Il faut être clair, les gens, ici, ne votent pas pour les femmes. Il faut donc imposer par des quotas, par des décisions. C’est intéressant de voir qu’il y ait une tentative d’essayer d’imposer un quota de 25% pour les femmes, c’est déjà bien pour commencer comme députées. Et aussi, il y a les Chrétiens à qui il faut garantir le droit. Je suis très étonné que les commentateurs qui passent leur temps à critiquer les amendements  ne parlent jamais des points positifs qui sont très nombreux. Sachant que, à mon avis aussi, la prolongation du mandat présidentiel est un point positif parce que cela donne à l’Egypte la stabilité et la continuité dont elle a besoin. D’ailleurs, il n’est pas dit que le Président Sissi va rester éternellement au pouvoir. Pour l’instant, il a besoin de temps pour réaliser son projet.

C’est un travail de longue haleine : il y a le développement économique, il y a l’exploitation des gisements gaziers de Zohr, il y a la construction des villes nouvelles dont la capitale, il y a le doublement du Canal de Suez, tout cela ce sont des projets qui nécessitent une durée. Un changement de président pourrait alors entraîner une remise en question de tous ces projets. Bref, il faut du temps.

* Le Progrès Egyptien : La création du poste de vice-président, s’agit-il d’un point positif ?

 

• Dr Charles Saint-Prot :Oui, effectivement. Le Président, comme tout être humain, peut avoir un accident, il peut être malade, il peut mourir, comme tout être humain il est soumis à ces aléas. Il faut pouvoir assumer la continuité du pouvoir et la stabilité du pays. C’est effectivement le but que voulait faire le général de Gaulle quand il a fait la Constitution de la V République.

Là, il n’y avait pas de vice-Président, mais il y avait le Premier ministre  qui avait pour mission d’apprendre un peu le métier pour être capable de succéder au Président. C’était le cas de Georges Pompidou quand le général de Gaulle a décidé de se retirer des affaires.

Ceci est important car il permet une préparation de la succession. On ne gouverne pas un pays, surtout un pays comme l’Egypte de 100 millions d’habitants, sans préparation. Il faut donc se préparer et apprendre le métier.

Je pense que la création du poste de vice-Président permet à ce que des gens apprennent le métier et soient en mesure de diriger le pays.

Ces amendements correspondent donc à un souci légitime qui consiste à assurer la stabilité de l’Egypte et qui recherche le bien commun. Le bien commun est plus important que les intérêts particuliers, il est plus important que les idéologies, il est plus important que ceux qui plaident pour la rotation des pouvoirs. Le bien commun est ce qu’il y a de plus sacré. Dans l’Islam, comme dans la pensée chrétienne catholique, il est dit que le rôle du pouvoir, le rôle du chef de l’Etat, c’est de rechercher le bien commun, il est responsable du bien commun.

 

* Le Progrès Egyptien : Pensez-vous qu’il y a d’autres amendements que l’Egypte doit faire ?

 

• Dr Charles Saint-Prot :Non. Je pense que les Constitutions qui ont été faites depuis une dizaine d’années dans le Monde arabe sont trop longues. Cela est mon opinion que ce soit pour la Constitution marocaine, la Constitution égyptienne. Elles sont trop détaillées. Il y a des choses qui relèvent de la loi. La Constitution n’est pas la loi. Cette dernière est votée par le Parlement.

Les lois sont là pour mettre en musique la Constitution et après il y a des décrets qui sont pris par le gouvernement qui sont là aussi pour mettre en application les lois. Il y a dans cette Constitution, comme dans la Constitution marocaine, comme la Constitution tunisienne, des choses qui ne relèvent pas de la Constitution, qui relèvent soit de la loi soit du règlement.

Bref, les constitutions sont trop longues mais ce n’est pas vraiment un problème. En revanche, ce qui est intéressant dans ces constitutions, est le préambule qui fait partie intégrante de la Constitution. 

C’est très intéressant de définir l’identité égyptienne, de définir ce qui caractérise l’Egypte. Je trouve que c’est bien que ces précisions figurent dans le préambule dont le rôle, en gros, est de fixer un peu le contexte global géopolitique du pays.

* Le Progrès Egyptien : Avez- vous des réserves concernant certains amendements ?

 

• Dr Charles Saint-Prot :Non. Je pense qu’il y a beaucoup d’amendements qui sont dûs  aux révolutions. Il y a des amendements aussi qui visent à rétablir un état de choses parce que c’était lié à la Constitution en construction. Donc maintenant elle est construite, l’Egypte est stabilisée, il y a donc des applications qui méritent d’être changées et puis il y a des choses plus fondamentales qui concernent le mandat présidentiel, le rôle de l’armée, la femme et les Chrétiensetc.. Tout cela est très important et va dans le bon sens. Après tout, je suis un observateur. Je n’ai pas à dire à l’Egypte ce qu’elle doit faire. Je n’aime pas beaucoup les donneurs de leçons ni les prétentieux qui viennent expliquer ce qu’ils ne savent vraiment pas. C’est aux Egyptiens de décider quand les amendements seront soumis au vote au référendum. Ce n’est pas aux intellectuels ni aux hommes politiques étrangers de dire ce que l’Egypte doit faire. Personnellement, j’estime que ces amendements vont dans le bon sens parce qu’ils stabilisent une situation qui doit être stabilisée et qui permettra d’œuvrer pour le futur. Maintenant, la charge va être immense pour ce pouvoir parce que la responsabilité va être de devoir assurer le développement économique et social de l’Egypte et d’être à la hauteur de l’enjeu, et voilà c’est la tâche primordiale que ce soit en France, en Egypte ou en Chine. Le rôle d’un homme politique c’est d’agir pour que son pays vive bien.

 

* Le Progrès Egyptien : L’Egypte relève de gros défis économiques. Comment estimez-vous la situation économique actuelle du pays ?

 

• Dr Charles Saint-Prot :Il faut d’abord dire que le pouvoir actuel, M. Sissi pas plus que M. Macron, pas plus que Mme Theresa May, sont responsables de la situation économique qui est le résultat d’une longue évolution, c’est qu’elle a commencé bien avant eux. En ce qui concerne l’Egypte, le gros problème est un problème démographique. Il est clair que lorsque le Président Nasser est mort, il n’y avait pas 30 millions d’habitants, ce n’était pas il y a mille ans ! Aujourd’hui, il y a 100 millions d’habitants et, peut-être, qu’en 2050, il y aura 160 millions d’habitants. Freiner ce boom démographique est un vrai défi parce que, bien entendu, tous ces gens-là, il faut les éduquer, les soigner, les nourrir, il faut leur trouver du travail. Le boom démographique est très dangereux. C’est un vrai souci qu’il faut enrayer sinon on est en train de créer des bombes à retardement avec ces booms démographiques qui sont exagérés. Puis après, il faut créer des conditions d’un développement qui doit être global. Le développement ne doit pas uniquement viser le plan économique, c’est l’erreur des libéraux et de M. Macron en particulier, qui est de penser que ce qui compte c’est faire le développement économique mais pour le développement social, tant pis pour lui. J’estime que le développement doit être global, c’est-à-dire économique et social. Il faut que le peuple progresse, c’est bien entendu un grand défi. Je pense que le Président Sissi est très appliqué dans cette affaire. D’ailleurs, cela ne veut pas dire que les choses sont simples et qu’il a des recettes miracles. Personne n’a de recettes miracles. On sait très bien que la vie d’un pays et la vie d’une nation est un long combat. Je crois que Sissi et son pouvoir font partie de ceux qui agissent et essayent de faire quelque chose.

 

* Le Progrès Egyptien : Concernant le quota de 25% de la femme au Parlement, comment estimez-vous cet acquis ?

 

• Dr Charles Saint-Prot :C’est très important. Il faut d’abord dire qu’une société ne peut pas marcher à cloche-pied. Une société c’est un tout : les hommes et les femmes. Les femmes représentent 50% de la société. Si elles ne participent pas au développement, si elles ne participent pas à la vie publique, si elles ne participent pas à l’administration d’une façon active et responsable, ce serait une perte pour la société. En voulant promouvoir la condition féminine, le Président Sissi répond à un véritable besoin. Il appartient au pouvoir politique de donner des grandes options et de prendre des actes courageux, ce qui est des fois pas très populaire. On sait très bien qu’il y a beaucoup d’hommes qui ne sont pas très chauds pour que les femmes prennent le pouvoir, ce n’est pas parce qu’il s’agit de femmes, puisque ça passe la même chose avec les jeunes. C’est parce qu’ils se disent qu’elles, les femmes, ou les jeunes, « vont prendre mon siège au Parlement ou au ministère». Il faut que les femmes rentrent totalement à plain-pied dans la société. Ce n’est pas faire du féminisme, c’est être simplement réaliste. C’est un droit. Je crois que le Président Sissi a compris cette obligation. Enfin, cet amendement qui vise à imposer ce quota féminin est très critiqué. J’ai vu beaucoup d’hommes et de gens politiques qui ne sont pas du tout chauds pour ça. A mon avis, c’est très courageux de le faire et cela va dans le bon sens. Comme d’ailleurs de garantir les droits des minorités, notamment les Chrétiens, et les jeunes aussi.  La Constitution prévoit que la loi doit le faire. Je crois que c’est bien de laisser à la loi le soin d’agir. Les gens ne sont pas contre les jeunes, c’est comme ils ne sont pas contre les femmes. Ils ne veulent pas simplement laisser leurs fauteuils, ils ont peur pour leur poste, pour leurs prérogatives. En France, c’était la même chose et c’est pareil dans beaucoup d’autres pays. Je pense que ce ne soit pas sain. Il faut que chaque citoyen, qu’il soit homme, femme, jeune, ou vieux, ait les mêmes droits et les mêmes chances.

 

* Le Progrès Egyptien : « Les femmes égyptiennes ont joué un rôle important dans la société au commencement de la civilisation humaine », lit-on dans l’ouvrage rédigé par votre femme. Comment voyez-vous le rôle de la femme égyptiennes pendant les révolutions, aujourd’hui contre l’extrémisme ?

 

• Dr Charles Saint-Prot :Je pense que l’un des reproches que l’on peut faire aux partis qui ont annexé la religion, comme les Frères musulmans ou autres, c’est d’avoir voulu cataloguer les gens : les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Je pense qu’une société est un ensemble. C’est comme un couple, il y a un mari et une femme. Quand les femmes ont un pouvoir de direction dans un ministère, elles font très bien leur travail et quelque fois elles le font mieux que les hommes parce qu’elles veulent montrer qu’elles sont capables. Les hommes sont un peu engagés dans la routine. Les femmes sont un capital qu’il faut exploiter. Les femmes ont toujours joué un rôle important dans les civilisations méditerranéennes contrairement à ce qu’on dit, que ce soit dans les civilisations islamiques ou les civilisations chrétiennes. Il faut, aujourd’hui, concrétiser ce rôle par la protection de la condition de la femme comme l’égale de l’homme. Il ne s’agit pas de privilégier ni de faire des quotas positifs, c’est-à-dire, il ne faut pas donner un poste  à une femme parce qu’elle est une femme. Il faut qu’il y ait les mêmes droits, les mêmes devoirs et les mêmes chances pour tous. Je pense que c’est ce que veut faire le Président Sissi qui, sur ce plan, répond à un véritable besoin. L’Egypte, comme beaucoup d’autres pays, ne peut se développer que lorsque les femmes participent réellement à ce développement. Si elles restent à la maison à regarder la télévision à ne rien faire, ce n’est pas très bien. Ce serait un véritable gâchis.

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