La caricature, quand le dessin parle et critique

Hanaa Khachaba Mardi 14 Janvier 2020-12:57:18 Chronique et Analyse
La caricature, quand le dessin parle et critique
La caricature, quand le dessin parle et critique

Le neuvième art dont fait partie la caricature est en Egypte une forme de critique constructive. Cette expression permet de considérer la caricature comme un art à part entière, au même titre que le cinéma, la photographie, la bande dessinée. « La caricature transmet de façon codifiée l’état de la société et sa relation avec les autorités et leurs politiques publiques », dit Mohamed Abla, fondateur du Musée de la Caricature. 

La caricature est un art qui dessine le sourire sur nos lèvres, à coups de crayon. Cet art trace la réalité que nous vivons à travers des figures satiriques, mettant en relief les défauts physiques ou moraux d’une personne, les tares d’une société, les maux d’un siècle…etc.

Aujourd’hui, la caricature – en tant que moyen de transmission d’un message politico-social, jouit d’une popularité et d’une reconnaissance bien plus grandes dans les pays arabes qu’en Europe. La littérature arabe depuis ses origines bédouines présente une longue tradition de poèmes et de textes satiriques qui, au début, se transmettaient par voie orale. A la fin du XIXe siècle, la caricature importée d’Europe fut introduite comme genre visuel dans cette branche de littérature. 

« Un caricaturiste n’est pas un saltimbanque », souligne un célèbre caricaturiste égyptien Amr Sélim. Il estime qu’un caricaturiste est une personne douée, à la plume rebelle et satirique. A l’instar d’un vétéran écrivain, il emploie son art pour dénoncer, critiquer et transmettre des messages profonds enveloppés par la satire. Les caricatures ne font toujours pas rire. Sinon, c’est un rire au goût amer, car cachant derrière une idée mortifère. On peut donc dire que la caricature est un symbole de liberté et instrument d’idéologies, permettant à son auteur de parler sans voix, mettant en valeur des lignes et des couleurs qui, une fois sur papier, prennent vie et commencent à véhiculer des messages spécifiques. 

Chacune des secousses ayant marqué l’histoire de la nation a été faste pour la caricature. Longtemps considéré comme inefficace et mineur, cet art a profité des grands événements de l’histoire pour se développer, pour le meilleur, mais aussi pour le pire. Des premiers grands caricaturistes sont nés, dans une Egypte où les grands ciseaux de la censure n’ont pas étouffé ce neuvième art. Des génies comme Salah Al-Laythi, Higazi, Ramsès, Salah Jahine, Moustafa Hussein, Ahmed Toughane, Amr Sélim, Islam Gawiche et autres, ont irrigué la presse nationale de leurs dessins moqueurs. Avec eux, la caricature est enfin reconnue comme un art à part entière. C’est aussi grâce à eux que la caricature révèle sa portée politique, devenant un instrument privilégié de critique et d’attaque. A travers leurs images souvent animées, ces plumes satiriques et douées ont réussi à forger un art majeur.

La caricature est aussi un art courageux. Les caricaturistes du monde entier poursuivent leur combat de rectification, de critique, de dénonciation par le dessin, avec munitions rire et provocation. Ils défient avec leur croquis et leur humour l’obscurantisme et défendent la liberté d’expression pour qu’en fin de compte, le crayon l’emporte sur la censure, les menaces et parfois même la mort ! 

D’après Jean-Claude Vatin, c’est uniquement de la caricature à caractère social qui fait parution dans la presse égyptienne. Parfois la caricature est marquée par l’éphémère, inspirée par un faut très précis. Il arrive par exemple que les médias se fassent l’écho d’une nouvelle dont, soudain, les gens parlent et à laquelle, par conséquent, les caricaturistes s’intéressent. Mais l’examen des dessins satiriques parus sur une longue durée montre que les thèmes abordés marquent une grande permanence. En tenant compte de la polyvalence de bien des échantillons consultés, on dégagera deux domaines privilégiés qui se partagent à peu près équitablement l’attention des caricaturistes : les « empoisonnements » de l’existence (ravitaillement difficile, logements introuvables, insuffisance des services urbains, routine administrative, embouteillages infernaux…) ; famille et société entre passé et avenir.

Il faut en outre faire une place particulière à une troisième sorte de dessins qui mord sur les deux premières et s’en distingue cependant, selon Jean-Claude Vatin. Il voit que ce sont ceux qui, d’une part, sont particulièrement insolites, drôles ou corrosifs, et, d’autre part, ne représentent pas seulement une critique au premier degré d’un fait de société. Farfelus, bêtes et méchants, on pourrait dire qu’ils sont l’œuvre d’un humour débridé. 

D’ailleurs, en Egypte, les caricaturistes ont en commun de respecter quelques principes généraux et évitent, généralement, les caricatures à caractère politique. Tout dessin part d’une idée simple, le plus souvent inspirée par les obsessions de l’actualité mais pouvant aussi résulter d’une information insolite. Parfois, le dessin seul parvient à exprimer cette idée, et l’on a tendance à penser que ces représentations « sans commentaire » ou « sans parole » devraient constituer l’idéal auquel aspire tout caricaturiste. Mais dans l’immense majorité des cas, un texte vient compléter l’effet du dessin, l’explique ou même permet de le « voir », vraiment et arracher un double rire.  

Malheureusement, les collections et les exhibitions de l’art de la caricature arabe sont rares. Ainsi, le fameux artiste égyptien Mohamed Abla voulut établir un point de départ pour le développement de la recherche, la réflexion et la création de la caricature. Il crée un Centre d’art, où il a consacré un espace pour les caricatures. A Fayoum, il offre aux jeunes du monde entier un décor libre et rempli de sources inspiratrices pour leur développement artistique. C’est ce qui fait de son centre culturel et de son musée un lieu si singulier. 

Encadré 

Musée de la Caricature Mohamed Abla, l’unique au Proche-Orient 

A deux heures au sud-ouest du Caire, se trouvent au milieu du désert, l’oasis de Fayoum et la communauté artistique du petit village Tunis. Une flèche dessinée sur le mur de briques jaunes indique « Poterie », l’une des principales occupations artistiques de la région. Deux virages à gauche, une autre dessinée, cette fois-ci en arabe, désigne « Mathaf Al karikatir » (Musée de la Caricature).

Mohamed Abla est un artiste égyptien connu pour ses peintures de paysages abstraits en Egypte. Il a créé, en 2006, le Fayoum Art Center qui est une oasis où des artistes du monde entier peuvent se rencontrer, discuter et échanger des idées. Depuis lors, Abla, ce maître charismatique, donne les cours de sa Winter Academy, en plus d’autres activités pédagogiques et artistiques. 

Le cœur de cet ensemble de bâtiments est occupé depuis mars 2009 par le Musée de la Caricature, où Abla expose sa collection personnelle de 500 dessins satiriques égyptiens créés depuis le XXe siècle. 

Il le considère comme un sanctuaire pour ces créations artistiques.

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