La télévision égyptienne, 60 ans d’histoire prestigieuse

Soha Gafaar Mercredi 29 Juillet 2020-15:13:09 Chronique et Analyse
Les allocutions du défunt président Gamal Abdel-Nasser sur les écrans de Maspero lors de sa diffusion
Les allocutions du défunt président Gamal Abdel-Nasser sur les écrans de Maspero lors de sa diffusion

Ce mois ci est celui des célébrations. En ajout de la commémoration de la révolution du 23 juillet, nous avons célébré le 60 ème anniversaire de la télévision officielle d’Etat, à Maspero. À la fin des années 1950, la télévision égyptienne émergea dans le sillage d’une presse, d’un cinéma et d’une radio prestigieux. Mais la naissance réelle était le 21 juillet 1960. Notre chronique d’aujourd’hui porte sur l’histoire de la télévision égyptienne… 

 

 

 

Le défunt président Gamal Abdel Nasser avait ce rêve en tête pendant une année. Il a beaucoup réfléchi puis il se tourna vers une société américaine qui prit en charge le projet à partir de 1959. En effet, parmi les projets proposés, la République arabe unie choisit celui de la RCA – Radio Corporation of America – qui devait pourvoir l’Égypte et la Syrie d’un service complet de télévision. Le contrat alla donc à la RCA qui proposait un prêt remboursable sur trente ans, payable en livres égyptiennes, selon les taux en vigueur au moment de la signature du contrat. À l’époque, cette compagnie était peut-être aussi la seule qui pouvait fournir les équipements et le service après vente sans recourir à des sociétés de sous-traitance, tout en justifiant d’une expérience et d’un personnel capable d’assumer la mise en place d’un système complet de télévision. Le contrat prévoyait également la création d’une dizaine de studios et de quelques plateaux pour les nouvelles et les interviews, de même qu’un certain nombre d’unités mobiles destinées aux événements sportifs, aux discours politiques et d’autres événements extérieurs. 

On décida d’emblée que trois chaînes seraient proposées au public égyptien. Elles n’offraient pas, comme nous le verrons, le même type de programmation mais étaient plutôt conçues pour des audiences différentes. Le « programme principal », une chaîne généraliste, grand public, proposait des émissions de divertissement, des programmes d’information et se conscrait à l’éducation des masses et au développement social.  

La deuxième chaîne visait les zones urbaines et une audience cultivée. Enfin, la troisième chaîne proposait surtout des programmes en français et en anglais. La première chaîne vit le jour le 21 juillet 1960 et diffusait trois heures d’émissions par jour, la deuxième chaîne naquit un an plus tard et la troisième chaîne le 13 octobre 1962. 

Très rapidement, le gouvernement lança la construction de l’immeuble de la télévision. L’architecte de cet édifice situé sur les rives du Nil à Maspero, reprit scrupuleusement les plans de la Maison de la Radio à Paris. Mais on n’attendit pas l’aboutissement des travaux du gigantesque immeuble pour inaugurer la première station de télévision égyptienne. Les premiers programmes devaient être diffusés à la date symbolique du 8e anniversaire de la Révolution.  

Le programme de la toute première heure comprenait une lecture du Coran, un discours de Nasser à l’occasion de l’ouverture de l’Assemblée nationale, l’hymne national, un bulletin d’information, et une nouvelle lecture du Coran la clôture.  

Pour autant, la télévision n’était pas accessible à tous. Les estimations de l’Unesco font état de 57 000 postes de télévision en 1961. Plusieurs obstacles ont freiné la diffusion des téléviseurs au début.  

D’abord, l’infrastructure était insuffisante : tous les relais n’étaient pas encore en place au moment du démarrage de la télévision, et certaines zones ne bénéficiaient pas encore de l’électricité. Les premières villes desservies furent Le Caire et Alexandrie, les autres régions furent équipées plus tardivement. Une autre entrave à la diffusion des téléviseurs était le coût de l’appareil. Il faut rappeler que la télévision était l’apanage d’une petite élite économique et que le transistor commençait à peine à se démocratiser dans les campagnes égyptiennes.  

Potentiellement prometteuse, la télévision égyptienne naît à l’ombre de l’État. Publique, centralisée, elle avait pour mission manifeste « d’éduquer le peuple » – la télévision est alors sous l’égide du ministère de la Culture et de l’Orientation nationale.  

Peu après son accession au pouvoir en 1971, Anouar Al-Sadate a considéré que la télévision devait montrer les changements en matière de politique internationale. Ainsi, quand les relations diplomatiques reprirent avec les États-Unis de Nixon, le nombre d’émissions importées des États-Unis augmenta. 

Après une période économique très difficile pour le secteur télévisuel, la vente des programmes aux autres pays arabes, dont l’Arabie saoudite, permit à la télévision égyptienne d’obtenir les fonds nécessaires au renouvellement des équipements. Enfin, le feuilleton télévisé fit ses premières armes et connut un succès grandissant dans la région. Les années 1970 consacrèrent la régionalisation de la demande sur les productions télévisuelles égyptiennes et furent témoins de l’apparition de la télévision couleurs en Égypte. 

Les feuilletons égyptiens étaient très demandés à l’extérieur, dans les pays du Golfe notamment, et la télévision en couleur, qui se généralise dans la région, dope encore la demande. Après 1974, les programmes britanniques et américains furent réhabilités et leur nombre à la télévision ira en croissant.  

La décennie 1980 commence par l’assassinat du président Anouar Al-Sadate en octobre 1981, le nouveau chef de l’État, Hosni Moubarak n’a pas fait de grands bouleversements dans le secteur de la télévision. En revanche, sur le plan matériel, l’infrastructure télévisuelle s’est considérablement enrichie.  

Ainsi, l’Égypte, comme d’autres pôles régionaux demeure « l’Hollywood du monde arabe », concurrencée seulement… par les États-Unis.  

Deux facteurs contribuèrent à la maturation et à l’expansion de la télévision égyptienne. D’abord, la multiplication des chaînes : la troisième chaîne fut restaurée en 1985, d’autres chaînes seront introduites, régionales et internationales, câblées et satellitaires. À cela s’ajoute le renforcement très sensible du dispositif technique : on entreprend la construction de la cité de production médiatique et le satellite Nilesat 102 est lancé en 2000, deux ans après Nilesat 101. 

L’Égypte n’a pas moins de huit chaînes hertziennes depuis 1995. Parmi ces chaînes, deux sont nationales et les autres sont régionales. Les premières ont été créées au seuil des années 1960 tandis que les chaînes régionales ont été mises en place récemment, entre 1985 et 1995. L’adjonction des chaînes régionales correspond à un souci de décentralisation de la part des autorités. La vocation de ces chaînes est de proposer des programmes adaptés aux populations des différentes provinces égyptiennes. Il est important de souligner que la multiplication des chaînes régionales coïncide avec celle des chaînes satellitaires. La concomitance de ces deux phénomènes antagoniques en apparence appelle deux observations.  

Les chaînes régionales égyptiennes (UHF ou hertziennes) 

 

Par ailleurs, les chaînes égyptiennes sur satellite sont gérées par un secteur spécifique qui répond davantage à des normes d’efficacité que les autres secteurs. 

ESC1 (Egyptian Satellite Channel) est une chaîne généraliste qui propose essentiellement des programmes de divertissement : émissions de variétés, séries télévisées et rencontres sportives, mais aussi des bulletins d’information réguliers. Elle a été diffusée pour la première fois le 12 décembre 1990 en tant que chaîne « d’appoint » pendant la crise du Golfe. Depuis, ESC1 diffuse ses programmes en continu et rivalise avec les plus grandes chaînes de la région arabe. Ses programmes étaient surtout des rediffusions des chaînes hertziennes : ceux de la première chaîne hertzienne essentiellement et plus rarement ceux de la deuxième chaîne et des chaînes régionales. Aujourd’hui, l’ESC a un programme propre. 

Il semblerait qu’avec des chaînes comme Nile TV, l’Égypte s’est mis à l’heure de la mondialisation. Cette chaîne emploie un personnel jeune issu de l’université du Caire, comme les autres chaînes, mais aussi et surtout de l’université américaine. Il s’agit d’une chaîne « moderne » inspirée des standards internationalement codifiés et que l’on peut regarder indifféremment au Caire ou en France sans avoir le sentiment d’être complètement immergé dans une culture particulière. Les journaux télévisés y sont techniquement bien présentés ; les journalistes et animateurs sont – au moins – bilingues, professionnels, jeunes, charmants et élégants si l’on s’en tient aux normes occidentales ; les sujets de société sont traités avec une relative liberté. Des émissions politiques et économiques, parfois en direct avec des interventions de l’audience et la participation d’éminentes personnalités, enrichissent la grille des programmes.  

L’Egyptian Satellite Channel 2 (ESC2) et Nile Drama sont les premières chaînes payantes égyptiennes. ESC2 a été créée en 1996 pour diffuser d’emblée ses programmes en continu. Sa présence sur de nombreux satellites lui permet d’être accessible sur les cinq continents. À l’instar de ESC2, Nile Drama est une chaîne payante, cryptée. Elle démarra officiellement le 15 juillet 1996 avec une diffusion quotidienne de 14 heures. Elle diffuse des feuilletons,  des téléfilms, des films, des pièces de théâtre, des feuilletons américains et des émissions de variétés. 

Les chaînes thématiques du bouquet numérique Nilesat ont été lancées en 1998 juste après le lancement du satellite Nilesat 101 qui les abrite. Quelques années sont donc encore nécessaires pour qu’elles arrivent à pleine maturation. Ces chaînes, qui pour l’heure ne sont pas cryptées, obtiendront sans doute plus d’audience que les chaînes éducatives. Très modernes dans leur conception, elles visent une audience jeune à l’image de la Nile TV, à la différence notable qu’elles s’adressent à un public arabophone. Voici les différentes chaînes du bouquet égyptien auquel on pourrait ajouter la chaîne Nile Drama que nous avons abordée plus haut et qui est également sur les satellites égyptiens : 

  • une chaîne sportive, Nile Sports ; 
  • une chaîne culturelle, Nile Culture ; 
  • une chaîne pour la famille et les enfants, Nile Family ; 
  • une chaîne d’information, Nile News ; 
  • une chaîne de variétés, Nile Variety. 

Les deux grandes nouveautés de la fin de la décennie 1990 qui affecteront définitivement le secteur télévisuel, et qui sont interdépendantes dans une certaine mesure, sont la construction de la cité de production médiatique, un complexe dévolu à la production télévisuelle et cinématographique, et le lancement des satellites de télédiffusion directe égyptiens, Nilesat. 

Le second satellite est plus sophistiqué que Nilesat 101 ; il pourra être exploité pour des services interactifs comme Internet, la vidéoconférence, la video-on-demand, etc., les stations au sol se sont équipées en conséquence.  

En bref, la télévision égyptienne est une histoire prestigieuse. 

Sources  

https://books.openedition.org/editionscnrs/2364?lang=fr 

https://journals.openedition.org/ema/280 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Union_de_la_radio_et_de_la_t%C3%A9l%C3%A9vision_%C3%A9gyptienne

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