Le Caire se raconte par ses venelles (1)

Nevine Ahmed Mercredi 22 Janvier 2020-13:48:01 Chronique et Analyse
Le Caire se raconte par ses venelles
Le Caire se raconte par ses venelles

Le Caire se raconte par ses venelles. Cette capitale - pas comme les autres - possède un statut particulier dans l'imaginaire autant de ses habitants que de ses visiteurs. Ces ruelles sont innombrables, portant chacune un nom et aussi... une histoire !

 

 

On dit que Le Caire est une "ville-monde". Ses titres sont nombreux. Le Caire c'est "Misr" (ou l'Egypte), il est aussi "Al-Qahira" (ou l'invincible et l'imbattable). Bref, Le Caire équivaut à l'Egypte toute entière. Le romancier Gamal Al-Ghitani ne disait-il pas : "Le Caire est un microcosme de l'Egypte. Il est au coeur de la littérature contemporaine comme il est au coeur de l'espace et du temps".

La ruelle donne surtout l'idée d'ampleur et de grouillement humain. Des ânes tirant les charrettes vendant des oignons ou d'autres légumes. Les échoppes et ateliers débordent sur les trottoirs et les enfants s'agitent en jouant aux billes ou à la marelle. Tout semble pêle-mêle mais la vérité est que ce calme bruyant est teinté d'amitié, de vie et surtout d'esprit purement égyptien.

Un dicton arabe dit que que celui qui ignore son passé, s'égare ! Des dizaines de ruelles et de sinueuses venelles, qui ne sont que des témoins vivants sur une riche histoire de la capitale. Les murs racontent autant de souvenirs que gardent les habitants de ces venelles. De "la venelle du sucre et du citron" à celle "du pain et du sel" ou en passant par la venelle "du puits des assassins", tant de ruelles et tant d'histoires ! Quelques-unes ont gardé presque leurs traits caractéristiques, tandis que d'autres n'ont gardé du passé que leurs noms indiqués sur une plaque. En s'y rendant, l'aspect de la venelle avec son agitation perdure, mais les maisons, les ateliers ou les échoppes sont quasi-détruits ou ont changé parfois d'activité.

 

La venelle des Romains, ou la venelle "de l'unité nationale"

La venelle des Romains ou "Al-Roum" comme les Egyptiens l'appellent, abrite une église embrassant la plus ancienne mosquée de l'histoire. A peine après avoir franchi le quartier d'Al-Ghouriya, où les traits de l'aspect fatimide sont clairs par excellence, cette région garde l'odeur de l'histoire tout comme l'odeur des épices vient vous taquiner les narines. Là, on trouve le "sabil" (la fontaine) de Mohamed Ali - restauré il y a quelques années - et tout près du "sabil", à droite, s'étend une ruelle portant le nom de la ruelle d'Al-Roum (Les Romains). Là, les éminents symboles de l'unité nationale sont évidents, puisque la ruelle abrite une des plus anciennes églises, celle de "Samarina", ainsi qu'une des plus anciennes mosquées de l'histoire avec son minaret qui date des centaines d'années.

Il n'y a point de distinction là, entre chrétiens et musulmans, affirme Hadj Salah, un des plus anciens habitants de la ruelle des Romains. Il regrette cependant que les aspects de la ruelle, ne sont plus les mêmes comme au passé. Beaucoup de choses ont changé, dit-il, en soulignant que la plupart des maisonnettes anciennes ont été détruites et remplacées par de nouvelles, pour ainsi effacer l'aspect antique de la venelle où toutes ses demeures étaient bâties de pierres. Hadj Salah insiste à dire que la vraie venelle égyptienne est celle que nous pouvons voir dans les films en noir et blanc. Les maisons étaient de petites constructions alignées les unes aux côtés des autres et les fenêtres de ces maisons, étaient des "moucharabiehs" faites d'arabesque.

La venelle des Romains a juste gardé du passé cette amitié qui lie entre ses habitants, soient-ils des chrétiens ou des musulmans, affirme Hadj Salah. Il dit que la venelle a pris son nom du fait que de nombreux Grecs et Romains la visitaient par le passé pour se rendre à l'église. Au fil du temps, il n'y a plus de visiteurs étrangers qui s'y rendent. Hadj Salah regrette enfin que les générations actuelles diffèrent totalement des anciens habitants de la venelle et que le brouhaha ennuyant a remplacé cette agitation symphonique qui enchantait et habitants et visiteurs de la venelle d'Al-Roum.

 

La venelle du "coton"... l'authenticité face au modernisme

A la sortie de la venelle des Romains au quartier fatimide d'Al-Ghouriya, et juste en face du "sabil" de Mohamed Ali, se situe une autre venelle, fameuse pour être la venelle du "coton". Elle garde toujours son nom du passé. On raconte que cette venelle a été ainsi dénommée parce qu'elle abritait un grand souk pour la vente du fameux coton égyptien. La vente se faisait en gros aux commerçants et au détail aux individus.

Jusqu'à présent, vous pouvez remarquer quelques échoppes- qui se comptent sur les doigts d'une main - qui gardent les mêmes activités. Là, vous trouverez les gros lots d'or blanc, comme les Egyptiens appellent le coton.

Les autres petites boutiques ont changé d'activités, pour vendre les produits des khiyamiahs, incluant nappes, couettes et tapis.

La venelle du coton est parmi les plus rares en Egypte, à lutter pour conserver ses anciens aspects et ses activités du passé, pour ainsi incarner l'authenticité qui se dresse face au modernisme.

 

La venelle du "sucre et du citron" ou la venelle qui a combattu le choléra

Le quartier de "Misr Al-Qadima" (L'ancienne Egypte) regorge de fameuses rues et venelles qui persistent jusqu'à nos jours. Derrière la muraille de "Magra Al-Oyoune", se trouvent de nombreuses ruelles racontant autant d'histoires que de gens qui les habitent. Là, vous trouverez une des plus anciennes venelles du Caire, celle du "sucre et du citron". Mais bizarrement, la venelle existe... ses habitants, non ! Le plus étrange est que lorsque vous demandez aux gens où se trouve ladite venelle, soit ils s'étonnent du nom de la venelle, ou bien, ils disent n'avoir jamais entendu parler d'une venelle de ce nom. Plus étrange encore est cette plaque qui porte le nom "La venelle du sucre et du citron", accrochée sur un mur de la venelle, sans que les habitants ou les passants ne s'en aperçoivent !

Seul un octogénaire, accroupi dans un coin de la région, dont les traces du temps ont esquissé les traits de son visage teinté de bonté, est le seul restant des habitants de la venelle du "Sucre et du Citron".

Il raconte que très peu sont les anciens habitants de ladite venelle qui sont encore et toujours là. Ils sont soit décédés ou ont abandonné la ruelle pour trouver d'autres lieux de résidence, à cause de la détérioration claire de la situation dans la venelle.

Bien sûr, le nom de la venelle vous paraît étrange, dit le vieil homme, mais il se rappelle que ce nom remonte au fait que l'un des pachas du passé qui se nommait Abdel Qader pacha, avait installé dans la ruelle beaucoup de gargoulettes qu'on appelle "ziir", et dans lesquelles il avait mis des tranches de citron, seul remède - à l'époque - contre l'épidémie de choléra qui s'y était propagée. Les habitants buvaient alors l'eau dans laquelle on avait trempé le citron, comme sorte de remède et pour équilibrer le goût acide du citron, les habitants ajoutaient un peu de sucre à l'eau, d'où la dénomination de la venelle "Le sucre et le citron".

 

La venelle des "Fahamins"... mais on y vend des chaussures !

Dans cette même tournée dans Le Caire islamique et notamment, dans la rue Al-Ghouriya, vous arriverez à la venelle des "Fahamins" (vendeurs de charbon).

C'est une des zones les plus peuplées dans ce quartier. Rien ne peut vous guider sur la place où se trouve cette venelle... même pas une plaque portant son nom. Seul moyen de savoir l'histoire de la venelle, est le fait de poser la question aux habitants et aux commerçants qui s'y trouvent.

Cette venelle est une des plus sinueuses. Il paraît même que vous ne pourrez y passer d'un lieu à un autre que sur la pointe des pieds.

Les marchandises sont répandues pêle-mêle sur le parterre de la venelle... des chaussures ! Bizarre transformation de l'activité de la venelle, qui, si un jour était fameuse pour la vente du charbon, aujourd'hui, on y vend des chaussures.

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