Le Caire se raconte par ses venelles (2)

Nevine Ahmed Mardi 28 Janvier 2020-14:31:15 Chronique et Analyse
La venelle des
La venelle des "Saqqayines" ... transporter l'eau et transmettre les nouvelles

Le Caire se raconte par ses venelles. Cette capitale - pas comme les autres - possède un statut particulier dans l'imaginaire autant de ses habitants que de ses visiteurs. Ces ruelles sont innombrables, portant chacune un nom et aussi... une histoire !

On dit que Le Caire est une "ville-monde". Ces titres sont nombreux. Le Caire c'est "Misr" (ou l'Egypte), elle est aussi "Al-Qahira" (ou l'invincible et l'imbattable). Bref, Le Caire équivaut à l'Egypte toute entière. Le romancier Gamal Al-Ghitani ne disait-il pas : "Le Caire est un microcosme de l'Egypte. Il est au coeur de la littérature contemporaine comme il est au coeur de l'espace et du temps".

La ruelle donne surtout l'idée d'ampleur et de grouillement humain. Des ânes tirant les charrettes vendant des oignons ou d'autres légumes. Les échoppes et ateliers débordent sur les trottoirs et les enfants s'agitent en jouant aux billes ou à la marelle. Tout semble pêle-mêle mais la vérité est que ce calme bruyant est teinté d'amitié, de vie et surtout d'esprit purement égyptien.

Un dicton arabe dit que celui qui ignore son passé, s'égare ! Des dizaines de ruelles et de sinueuses venelles, qui ne sont que des témoins vivants d'une riche histoire de la capitale. Les murs racontent autant que les souvenirs que gardent les habitants de ces venelles. De "la venelle du sucre et du citron" à celle "du pain et du sel", en passant par la venelle "du puits des assassins", autant de ruelles que d'histoires. Quelques-unes ont gardé presque leurs traits caractéristiques, tandis que d'autres n'ont gardé du passé que leurs noms indiqués sur une plaque. En s'y rendant, l'aspect de la venelle avec son agitation perdure, mais les maisons, les ateliers ou les échoppes sont quasi-détruits ou ont changé parfois d'activité.

La venelle des "Saqqayines"... Transporter l'eau et transmettre les nouvelles et les messages entre amoureux !


En se baladant dans le quartier d' "Abdine", vous trouverez la venelle des "Saqqayines" (Les vendeurs d'eau). A l'entrée, les aspects de la venelle ne sont pas aussi clairs que ça, à cause des vendeurs à la sauvette qui se sont répandus par-ci et par-là. Ils y vendent de tout : des légumes, des fruits, etc... L'âge de cette venelle remonte à plus d'un siècle. Elle abrite et sauvegarde un des plus anciens métiers qui remonte à 200 ans, celui des vendeurs d'eau ou "Saqqayines" en arabe. Ce métier s'est répandu en Egypte aux 18ème et 19ème siècles, avant le développement moderne du transport d'eau.

Les Saqqayines étaient responsables de transporter l'eau des réservoirs et du fleuve vers les maisons, les écoles et les mosquées. Ils transportaient, sur leurs dos, l'eau dans des gourdes en cuir. Ceux qui voulaient exercer ce métier, devaient passer par quelques tests, pour voir s'ils pourront porter sur leurs dos les gourdes remplies d'eau, raconte-t-on. Dans le cadre de ces tests, le vendeur devait donc porter sur son dos ces lourdes gourdes, pour trois jours durant, sans lui permettre de s'incliner, ni de s'asseoir ou de s'endormir.

Les Saqqayines comptaient 3.876 personnes en 1870, mais petit à petit, le métier commença à disparaître après la création de la compagnie d'eau et l'installation des pompes et des tuyaux.

La venelle des "Saqqayines" abrite l'église de Ghobrial, qui est une des plus anciennes dans Le Caire khédivial. L'histoire de construction de cette église remonte au Pape Kirollos IV, connu pour être le père de la réforme. Il a construit cette église près de l'école qu'il a également bâtie dans la venelle. Le Pape a demandé au khédive Saïd pacha, de lui donner l'autorisation de construction de ladite église. Le Pape Kirollos a commencé par ouvrir la partie consacrée à la prière et les constructions ont été achevées en 1881 sous l'ère du Pape Kirollos V. Après le séisme de 1992, l'église a été détruite, puis a été restaurée pour la première fois et puis de nouveau par l'abbé Raphaël, chargé par le Pape Chenouda d'être au service des églises du centre du Caire.

La venelle des "Saqqayines" porte de longues et d'innombrables histoires qui exigent de longues heures racontées par l'ingénieur Youssef Anwar Mohamed, un des plus anciens habitants de la venelle.

La venelle a aussi un rôle historique. On raconte que les habitants laissaient les soldats britanniques entrer dans la venelle, et ensuite les tuaient dans le cadre de la lutte populaire contre l'occupant britannique. On raconte aussi que les Saqqayines qui entraient dans les maisons pour transporter et vendre l'eau, savaient les histoires et les secrets de ces maisons, et ainsi ils transportaient non seulement l'eau, mais transmettaient aussi les nouvelles et les messages entre amoureux.


La venelle des "Juifs"... les synagogues ont disparu et le commerce est apparu


En se transportant d'un quartier populaire à l'autre en Egypte, vous passerez certes par le quartier de Moski. Là, vous trouverez la venelle des "Juifs", dont les plus importants aspects historiques et antiques ont disparu. Le nom de la venelle s'est lié aux noms de nombreux habitants juifs de la venelle. Il n'existe à présent que trois synagogues dans la venelle, dont la synagogue d'Ibn Maymoun, philosophe et médecin juif. Il était un des proches du sultan Salah Eddine Al-Ayyubi.

La venelle n'abrite à présent que quelques commerçants et il est difficile de s'y balader à pied. La venelle est très peuplée et regorge de personnes et de véhicules de transport, ce qui rend très difficiles l'accès et la sortie de la venelle. La venelle a gardé son nom en dépit de toutes les circonstances, mais ce nom n'a aucun trait avec les habitants actuels de la venelle, ni non plus les activités commerciales qu'ils exercent.

La venelle est à présent habitée par de nombreux musulmans aussi bien que des chrétiens. On raconte que les habitants juifs de la venelle étaient liés à leurs métiers notamment chez les orfèvres. Ceux qui réussissaient à gagner assez d'argent, quittaient la venelle des Juifs, pour aller habiter aux quartiers d'Abdine, Bab Ellouq ou Bab Al-Chaariya. Les plus riches, quant à eux, allaient prendre des maisons à Abbassiya ou à Héliopolis.

Les commerçants de la venelle des "Juifs" ont focalisé leurs affaires sur le commerce des tissus, du papier et des appareils électroménagers. Les femmes juives qui y habitaient fabriquaient des confiseries et étaient aussi des couturières.


La venelle des "Megharbelines"... des voix qui ont formé la conscience des Egyptiens

Dans le quartier d'Al-Darb Al-Ahmar, on la connaissait pour être la zone des stars, a commencé par raconter Hassan, un des habitants de la venelle des "Megharbelines". Là, poursuit-il, sont nés le récitateur du Coran, cheikh Mohamed Refaat, le chanteur Chafik Galal et le comédien Badi'e Khayri.

La venelle a pris son nom du fait que là on criblait les céréales. Elle est une des meilleures zones de Misr Al-Qadima. Elle constituait le pouls du Caire fatimide. La venelle abrite de nombreux sites archéologiques et notamment islamiques.

Là se trouve le site de "Katkhoda", bâti par l'émir Abdel Rahmane Katkhoda, depuis plus de trois siècles. C'est l'un des sites les plus beaux du Caire. La venelle abrite également la mosquée de "Jani Bek" et celle de Qourtouba, outre de nombreuses mosquées.

Comme souligné, la venelle était le lieu le plus fameux dans la capitale pour le commerce des céréales.

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