Le cinéma égyptien fait toujours rêver

Marwa Mourad Lundi 02 Décembre 2019-14:26:10 Chronique et Analyse
Le cinéma égyptien fait toujours rêver
Le cinéma égyptien fait toujours rêver

Le cinéma égyptien a longtemps dominé les écrans du monde arabe par la qualité et la quantité de sa production. Le cinéma égyptien fut l’un des premiers au monde après Hollywood. Il a plus de cent ans. "Nilwood" comme nous l’appelons, dominera durant des décennies les écrans de l’ensemble du monde arabe aussi bien par sa qualité cinématographique que par l’importance de sa production. Nous reproduisons ici ce 7ème art qui fait toujours rêver.

 

 

Le cinéma naquit en Egypte en 1896. La séance inaugurale eut lieu dans un café élégant d'Alexandrie. Ce jour-là, le cinématographe projeta un film des frères Lumière. Une trentaine d'années plus tard, des producteurs issus de la société cosmopolite, se souvenant peut-être de cette mémorable projection, jettent les bases du cinéma national dont la véritable éclosion coïncidera avec la sortie de Leila, film produit et interprété par la comédienne Aziza Amir.

 

Second souffle

Le cinéma égyptien connaît son véritable second souffle vers 1930 lorsque Talaat Harb inaugure les studios de la Banque Misr. Malheureusement les premières productions parlantes, qui utilisent des scénarios musicaux, passent mal. Il faut attendre 1936 et le film Wedad, dirigé par l'Allemand Fritz Kramp, pour que se révèle à l'écran le talent de la grande chanteuse Om Kolthoum. Dès lors un star system règne sur l'industrie nationale qui connaît un véritable essor.

Mais, enivré par un succès trop facile, le cinéma égyptien tue la poule aux œufs d'or : à mesure que ses productions inondent le marché arabe, sa qualité décline. Certains critiques inventent à son propos l'expression peu flatteuse de «cinéma loukoum».

L'image du pays que son cinéma à l'eau de rose répand sur le monde arabe (qu'il monopolise) finit par préoccuper.

1947 voit donc intervenir la première loi de censure qui interdit à la fois de tourner dans les quartiers populaires et dans les maisons des fellahs, de filmer les femmes portant le voile et les scènes de désordre social.

 

Le cinéma des années 50

Après la révolution de 1952, l'institution nouvelle a le mérite de favoriser l'expression d'un certain (néo-) réalisme social. Cela permet au cinéma égyptien de rattraper le retard qu'il avait sur le roman. C'est alors qu'éclot une génération de grands réalisateurs qui va marquer le septième art arabe. Le premier à se faire connaître, Salâh Abu Sayf, utilise des scénarios de Mahfûz et révèle l'acteur Omar El-Chérif dans Mort parmi les vivants. Ses œuvres marquantes — citons la Sangsue (1956), le Costaud (1957), C’est ça l'amour (1958), N'éteins pas le soleil (1961) — sont toutes empreintes d'une recherche technique indéniable. Tel est d'ailleurs le but de Sayf qui déclare, en 1967: «Je crois dans le cinéma — comme Art et non comme un simple métier — comme je crois en la vie, en ma patrie, en l'homme égyptien. »

À la même époque, Hussein Kamel se fait connaître avec un film néoréaliste aux superbes images: le Facteur (1968).

Un autre réalisateur, Tawfîq Salâh, pose un regard nouveau sur la société égyptienne dans les Révoltés (1966) et dans le Journal d'un substitut de campagne (1968) d'après le célèbre roman autobiographique de Tawfîq Al-Hakim. Tawfîq Salâh est un metteur en scène engagé. Lors d'une interview, en 1969, il déclare: «Un seul souci a dominé mes tentatives cinématographiques : que mes films disent au peuple ce qu'il me paraît historiquement nécessaire de dire». Obligé de s'exiler en Syrie, il persiste dans ses affirmations dérangeantes.

Dans une perspective de recherche davantage orientée vers la plastique, Youssef Chahine met en scène le Fils du Nil puis se fait connaître en 1954 grâce à Ciel d'enfer avec Omar Sharif. Ce réalisateur soucieux de qualité, qui assure: «Chaque film que je fais m'apprend quelque chose», a une production régulière d'où se dégagent quelques titres: la Terre (1969), le Moineau (1973), primé au Festival de Cannes et qui raconte la «blessure à cicatriser après la défaite de 67», et Adieu Bonaparte (1985) avec Michel Piccoli.

 

Nouvelle vague

À la génération des metteurs en scène contemporains de la Révolution de 1952 a succédé une nouvelle vague prometteuse. D'abord costumier de Mankiewiez pour son Cléopâtre et de Rossellini pour la Lutte de l'homme pour sa survie, Chadi Abdel Salam met plus de deux ans à tourner la Momie (1969). Le film raconte l'histoire de pilleurs de tombes qui vivent de la vente clandestine de leur butin archéologique à des étrangers.  Depuis 1973, pourtant, le cinéma égyptien est en baisse. Les productions ordinaires de la Cité du cinéma, qu'abrite un quartier moderne sur la route des Pyramides, déclinent. Les scénarios ordinaires s'écartent rarement du style mélo. La mise en scène use et abuse des danses du ventre. Magda, Chadia, Kouka ou Tahiya Carioca ainsi que les chanteuses Naïma Akef ou Amir Rostûm ont ainsi connu la notoriété. Et que dire des acteurs masculins comme Mohamed Abdel Wahab, à la fois mime, chanteur et joueur de oud, et surtout Farid El-Atrach, sorte de Mastroianni égyptien, acteur, chanteur, tragiquement disparu dans un accident d'auto !

Les devises rapportées par l'exportation du cinéma national à travers les pays arabes sont en baisse. Le cinéma ne représente plus l'une des principales ressources de l'Etat. Aussi un Festival international du Film du Caire a-t-il été créé en 1976 pour enrayer le déclin des productions nationales. .

Il faut espérer que la «Nefertiti d’or», récompense suprême de cette manifestation, constitue un enjeu suffisant pour que les producteurs égyptiens retrouvent, à la longue, le chemin de la qualité.

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