Le cinéma des « futuwwahs » : Les costauds entre voyous et défenseurs des marginalisés

Hanaa Khachaba Samedi 18 Janvier 2020-13:49:01 Chronique et Analyse
Le cinéma des « futuwwahs » : Les costauds entre voyous et défenseurs des marginalisés
Le cinéma des « futuwwahs » : Les costauds entre voyous et défenseurs des marginalisés

Longtemps lié aux œuvres littéraires de tout genre, le cinéma égyptien tente de puiser son inspiration dans la réalité environnante. Les faits divers et les procès spectaculaires de ces dernières années ont fourni une matière inépuisable aux scénaristes. Mais l’imaginaire n’a pas droit de cité dans ce cinéma où les contraintes de production et de censure sont innombrables. Le cinéma égyptien a longtemps dominé les écrans du monde arabe par la qualité et la quantité de sa production. La littérature demeure toutefois une source d’inspiration dominante, notamment avec les œuvres de Naguib Mahfouz (également scénarise) mais aussi celles de Tawfik Al-Hakim ou de Taha Hussein.

 La satire et la dérision servent toujours d’échappatoire aux Egyptiens à leur triste réalité. La farce ou la « nokta » est souvent poussée à son extrême et le spectateur participe activement à ce spectacle qui le met face à lui-même et face à la réalité environnante. Or, avec Naguib Mahfouz, le réalisme s’est affiché par d’autres formes, mettant en avant le manichéisme. L’antagonisme du bien et du mal a donné naissance aux futuwwahs du cinéma égyptien.

Naguib Mahfouz est l’auteur égyptien qui a eu le plus d’influence au cinéma avec dix-sept adaptations de romans, dont le Costaud. En tout, 18 de ses scénarios portés à l’écran entrent dans la catégorie de films réalistes. Les réalisateurs égyptiens ont beaucoup d’intérêt pour la littérature réaliste car elle est gage de succès au cinéma.

La veine réaliste se poursuit. De nouveaux thèmes apparaissent et de nouveaux ennemis sont dénoncés : la corruption, le matérialisme, la désintégration de la famille, l'ouverture économique. Les histoires sont beaucoup plus dramatiques et le style relève plus du film d'action. Le matérialisme sans contrôle est dénoncé. Le concept d'humanité diffère beaucoup de celui des années 1950 et 1960. Le déterminisme est dépassé et les héros ont le désir de se défendre et de se battre dans la violence.

Le caractère manichéen très poussé au théâtre, le stéréotype très usité aussi chez certains réalisateurs demeurent les piliers sur lesquels repose la majorité des constructions dramaturgiques du cinéma égyptien dans une certaine période de son histoire. Dans les films où apparaît Mahmoud Al-Miligui, il représente le héros négatif tandis que Farid Chawki représentait l’homme fort. Ces films attiraient le public par le caractère sobre et austère des décors et une ligne thématique aboutissant à un prêche moral occultant le changement des mentalités.

Comme dit, le cinéma manichéen a toujours caractérisé les films égyptiens qui, en opposant le bien au mal, chauffent l’oreille au spectateur contre les valeurs de méchanceté, de sournoiserie, d’hypocrisie et d’injustice. Ces longs métrages inculquent aux gens des bonnes moralités telles que la défense des marginalisés, la lutte contre l’injustice et la corruption.

Cependant, ces films portent souvent le stigmate de violence, et sont ainsi appelés ainsi films violents. Or, autrefois, quand les réalisateurs affichaient à l’écran des héros costauds, prêts à se battre, cassant le décor du lieu, c’était pour défendre certaines nobles valeurs en véhiculant un message porteur de significations. Le mal cédait en fin de compte face au bien, le héros costaud - représentant le bien - étant dans la majorité des dénouements heureux celui qui épousera la belle, ou adulé par les gens vu son courage et sa bravoure face au héros incarnant le mal.

Depuis une dizaine d’années, est apparu un autre genre de films, où les costauds refont surface à l’écran. Cette fois-ci, la violence est loin d’être justifiée. Mohamed Ramadan est le symbole de cette nouvelle violence virale du septième art. Ce nouveau costaud, futuwwah, est un véritable homme de main, qui cherche à assouvir ses désirs de pouvoir ou de fortune, en exerçant son ascendant sur son entourage. Mais par quel moyen ?!  En faisant le fanfaron tantôt par sa configuration musclée, tantôt par le port d’armes blanches, tantôt par son langage injurier et grossier. Il se proclame maître du quartier, à qui tous les voisins sont obligés d’obéir, sinon, il transformerait leur vie en enfer. Des scènes de violence à outrance nourrissent les impulsions perverses d’un jeune public qui voit en ce nouveau stéréotype une échappatoire à la triste réalité vécue. Ces films sanguins, où les monstruosités de tous gens prolifèrent, altèrent l’innocence des jeunes spectateurs qui cherchent désormais à gravir les échelons hiérarchiques par n’importe quel moyen. Place à l’arrivisme et à l’égocentrisme. Ce genre de films de néo-costauds, vulgaires et sanguinaires, se veulent une apologie d’un héros opprimé, empli d’un désir aveugle de venger son entourage. C’est une consécration cinématographique de la criminalité ! On en cite à tire d’exemple « Abdo Mota », « Cœur du lion », « Diesel », et autres …

Le futuwwah des anciens films égyptiens est tout sauf une apologie du mal ! Oui, il y en avait des scènes de combat de main, de violences interrompues souvent vers leur fin par une intervention policière prompte et efficace. Le futuwwah dans sa forme ancienne classique était cet homme robuste et puissant, combinant – selon le livre « Le futuwwah dans le cinéma égyptien » de Nahed Saleh – force physique et sagesse mentale.  Elle écrit « Pour bien asseoir son emprise et son pouvoir sur son quartier, le futuwwah des anciens films égyptiens devait jouir de certains traits caractéristiques. Ses muscles ne sont pas sa seule arme. Son comportement bienveillant et clément envers les pauvres et les marginalisés lui permettent de continuer à trôner sur son entourage ». L’ancienne image du futuwwah, cet homme souvent muni du « nabboute », un gros bâton ou une massue, était adaptée au principal personnage d’un roman littéraire. Les costauds des romans de Naguib Mahfouz avaient constamment ce faible pour les déshérités et marginalisés. Ainsi instauraient-ils la justice sociale, la liberté des opprimés et le bonheur des nécessiteux. Ce genre de films oscillait en outre entre le futuwwah juste et le futuwwah voyou. Ce dernier incarnait souvent le héros négatif qui, au dénouement, devait se repentir, aller en prison ou périr ! Citons, par exemple, « Al-toute Wal-nabboute », « Al-harafiche », « Futuwwate Al-husseyniya »…ce sont tous des films cultes du cinéma égyptien qui dénoncent vertement l’injustice et la corruption.

Le Costaud, une production de 1957, Al-Futuwwah, avec Farid Chawki, Zaki Rostom, Choucri Sarhan et Taheyya Karioka, c’est l’un des films les plus importants du répertoire cinématographique égyptien, où tous les mécanismes du pouvoir sont décortiqués dans une peinture criante de réalisme social.

Un campagnard arrive en ville, s’installe sur un marché, arrive à s’opposer au patron du souk, un certain Abou Zeid, et prend sa place au grand contentement des autres commerçants. Haridi, jeune villageois encouragé par Hasma et les commerçants du marché aux fruits du Caire, réussit à détrôner Abou Zeid, le roi du marché et à le faire emprisonner.

Encadré

Liste de films de futuwwahs à regarder !

-        Futuwwates Al-husseyniya.

-        Al-harafiche.

-        Sa’d, l’orphelin.

-        Le diable prêche.

-        La faim.

-        Futuwwates Boulaq.

-        Les amis du diable.

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