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Le portier… gardien des vies privées !

Hanaa Khachaba Samedi 28 Juillet 2018-14:16:45 Chronique et Analyse
Ahmed Zaki ou le portier dans le fameux film “El-Beih El-Bawab”
Ahmed Zaki ou le portier dans le fameux film “El-Beih El-Bawab”

Cloué à l'entrée de l'immeuble, installé sédentairement sur sa banquette, dévisageant de pied en cap la foule et quiconque ose fouler le pied dans son «pré carré», il sirote paisiblement sa tasse de thé, abondamment sucrée. «Qui voulez-vous, monsieur», il surprend le gentilhomme qui semble perdu en face du bâtiment. «Ah, bon, c'est Madame Samira qui habite le 5ème de l'immeuble au coin de la rue», répond-il à la question d'une passagère confuse. Le portier est cet homme-là, d'un physique robuste, d'une apparence parfois agressive, parfois docile et d'une connaissance assez riche de tout ce qui se passe autour de lui dans le quartier.

 

 

Normalement originaire du sud (des villages de la Haute-Egypte), avec ses moustaches bien épaisses et pointues aux extrémités, son gros bâton «nabbout» en main, il est le «connaisseur» de tout. Prêt à tout vous déverser sur la vie privée de quiconque de ses «habitants», il échange des indiscrétions avec ses semblables toutes les matinées et soirées, pour se tenir au courant des nouveautés.

«Oussmane», «Ramadane» ou «Cha'bane» des prénoms très courants dans ce métier de concierge. Ils étaient souvent des Soudanais ou des Nubiens, venus chercher un gagne-pain stable dans «Oum El-Donai» (mère de l'univers), ce surnom affectif que l'on donne à l'Egypte. D'autres étaient d'aisés paysans dans la province, qui partirent en quête d'un eldorado dans la mégapole. Ils abandonnèrent leurs terres, leurs cultures, voire leurs grandes familles, courant derrière des objectifs chimériques. Une fois arrivé dans la capitale grouillante, les grands rêves commencent à voler en éclats. Quel vacarme! Quel rythme de vie trépidant! Quelle foule haletante qui n'hésite pas à lui lancer un regard dégoûtant en évitant de seulement passer tout proche de lui! Lui, avec ses fringues propres mais pauvres, sa mine noire par les coups de soleil de son village alors qu'il travaillait sa terre en pleine journée, son corps costaud mais affaissé par l'effet de la fatigue et de l'effort… Lui, il cherche asile dans leurs yeux et finit par se trouver un paria dans ce monde matérialiste.    

«Je cherche un emploi», dit-il timidement à un bureau de travail. La réponse lui vient toute crue, subite d'une voix brute «Toi, un emploi? Euh… Que possèdes-tu?», ricane la voix une autre fois. Face à ce sourire malfaisant et moqueur, le nouveau venu se désespère. Ce ne serait pas la vie dont il rêvait. Ce ne serait pas l'argent auquel il s'attendait. Ce n'est pas non plus le métier qu'il désirait. Mais que faire? Dans un pays où seuls les diplômés ont place et les pistonnés obtiennent tout et ne laissent rien, il doit accepter ce qu'on lui offre.

Premier jour, «Amm Ismaïl» prend le matériel de son nouveau boulot. Un sceau, une étoffe pour le lavage quotidien de l'escalier, un tuyau pour le lavage des voitures garées aux alentours de l'immeuble. Ce n'était pas dur pour lui de se réveiller tôt. Là-bas, dans son village, il ouvrait les yeux à la première lueur de l'aube. Il enfile sa djellaba et se dirige en tout hâte vers son champ. Le sourire radieux, l'âme enchantée, l'espoir ne le quittait pas. Ici, au Caire, il commence sa journée même avant l'aube. Première tâche: acheter les journaux à tous les habitants (là il faut bien se rappeler qui veut quoi, autant de personnes autant de goûts, chacun attend un journal différent de l'autre, selon son idéologie). Puis, il passe chez le laitier et le marchand de foul (fèves cuisinées du coin) pour acheter le petit déjeuner à un locataire célibataire ou une mère de famille en manque de temps. Vers 7h, c'est l'heure du lavage des voitures, un peu de temps avant la descente en masse des fonctionnaires occupant l'immeuble.

Qui dit que ce métier est confortable, sans exigence? Qui prétend que les concierges sont des êtres avaricieux sans scrupules, qui sont là pour divulguer vos secrets et extraire votre argent? Bien sûr il y en a de tout. Cependant, pour la majorité, les portiers en Egypte, sont misérables, aux rêves frustrés et aux attentes importantes. Ils se sont heurtés à une réalité amère, la ville n'est pas faite pour eux. Ils doivent faire flèche de tout bois pour en fin de la journée ramasser quelques sous d'ici et d'autres de là pour subvenir à leurs besoins. Ils doivent piocher jour et nuit, jour en fin de compte les mauvais habitants le traitent de bolosse et les bons locataires se compatissent avec lui, le comblent de leur «excédent» et lui offrent leur «surplus».

«Bawab» (nom arabe de portier) ce mot suffit à lui seul de blesser son amour-propre. Par litote, on tend dernièrement à l'appeler «gardien d'immeuble» pour ne pas stigmatiser ses enfants dans le quartier où ils vivent ou dans l'école où ils s'assoient coude-à-coude avec leurs voisins du même quartier (si jamais notre concierge était chanceux de pouvoir admettre ses fils, ou du moins un d'eux, à l'école publique du coin).

Un gardien d'immeuble est tel est gardien de but. Il est censé défendre son entrée des intrus, comme fait le joueur de foot à l'approche d'un ballon de l'équipe adverse. Pourquoi on le maltraite? Est-ce de sa faute d'être né dans la pauvreté? Qu'est-ce qu'on lui reproche au juste? De vouloir améliorer son statut social, en croyant à tort que s'installer dans Oum El Donia, ajoutera à son prestige, et lui forgera une place éminente dans cette société de fous matérialistes, de ces entichés de diplômes et de vie de luxe? Ce n'est aucunement sa faute. C'est assurément le fruit d'une longue incurie de la part de l'Etat. Un régime ne s'intéressant qu'aux riches, appauvrira davantage cette hors-caste injustement défavorisée.

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