Le royaume du Saint Coran étoilé de plusieurs perles à la voix exquise

Hanaa Khachaba Vendredi 15 Mai 2020-23:07:30 Chronique et Analyse
La cithare du ciel, cheikh Mohamed Réfaat
La cithare du ciel, cheikh Mohamed Réfaat

Qu’y a-t-il de plus beau pour être mis en musique que les paroles de Dieu ? Dans le domaine du chant, les compositeurs rivalisent à mettre leur muse au service des grands chanteurs pour tordre leurs belles paroles aux plus superbes airs musicaux et le marché s’emballe normalement. Le « royaume » du Saint Coran bénéficie de la même ferveur, ferveur qui veut en premier lieu la préservation des paroles divines dans un moule attrayant autant pour l’ouïe que pour la méditation du contenu. Les cheikhs doués de voix suave font concurrence les uns aux autres pour enregistrer les versets coraniques avec une telle beauté à vous mettre pleins les sens. 

La récitation du Saint Coran, c’est toute une science. Elle a des règles tout comme les autres disciplines du savoir. Le « tajwid », une des branches principales de la lecture du Coran, consiste à la prononciation à la fois bonne et correcte des paroles d’Allah. Une belle voix n’est pourtant pas le seul baromètre pour désigner un bon lecteur du Livre noble des Musulmans. Pour monter d’un cran, un récitateur habile doit, à côté de sa voix exquise, posséder plusieurs atouts y compris  sa connaissance approfondie des règles de tajwid et son charisme auprès de l’audience. Chaque récitateur appartient à une certaine école coranique dont il est redevable de respecter les règles.

Parmi les meilleurs récitateurs du Coran on doit certes évoquer ce cheikh ingénieux, le très talentueux Mohamed Réfaat, surnommé la « cithare du ciel ». Tout comme il est de mise d’évoquer la voix miracle, cette puissance d’expression et de récitation inégalées du grand récitateur Cheikh Abdul Basset Abdul Samad. Il compte parmi les grands artistes de l’histoire de la psalmodie du Saint Coran. Il ne faut pas surtout non plus oublier ce grand cheikh qui vient de quitter notre monde, celui surnommé « celui à la voix d'or », Mohamed Tablawi qui a enchanté le grand public par ses merveilleuses récitations et qui a récité pour des rois et des princes. 

Mohamed Réfaat 

La Radio égyptienne n’a pas trouvé une voix plus belle que celle de Mohamed Réfaat pour amorcer sa première transmission en 1934. Cette voix angélique flatte encore nos oreilles juste avant l’Iftar de ramadan de 2020 bien que Réfaat s’arrêta de psalmodier le Coran dans les années 40. Au crépuscule, la Radio diffusa traditionnellement des versets coraniques récités par cette voix captivante qui ne cesse d’émerveiller l’audience.  

Sur son banc en bois, situé dans un des coins de la mosquée Fadel Pacha à Darb Al Gamamiz, Cheikh Mohamed Réfaat psalmodiait le Saint Coran. C’est une des plus belles voix qu’ait connues l’Egypte. Particulièrement timbrée, la voix de Réfaat s’infiltre magiquement dans les cœurs des Egyptiens avant même d’atteindre leur ouïe. 

Sa petite-fille Hanaa nous raconte un peu sur sa vie imbibée d’austérité et de piété. Dans un bâtiment de trois étages, Cheikh Mohamed Réfaat a passé sa vie à Darb Al-Aghaouate dans le quartier Al-Migarbéline. Il a appris à réciter le Coran dans « kottab » Bachtak (école coranique qui porte ce nom) et a refusé de révéler son talent forcené dans les deux mosquées Al-Hussein et Al-Azhar. 

En 1940, il a démissionné de son poste de récitateur officiel de la Radio égyptienne après être grièvement tombé malade. Or, son fameux banc en bois lui avait tenu compagnie jusqu’à sa mort en 1950.

Le ministère de la Culture a dernièrement mis en place un plan global pour la sauvegarde de l’héritage sonore de Cheikh Réfaat. On avait de même proposé l’idée de construire un musée qui abriterait ses objets, pièces et enregistrements, mais malheureusement le projet s’arrêta.

La petite-fille Hanaa est la première à se rendre compte de la valeur considérable de la voix angélique de Mohamed Réfaat. Encore jeune, se souvient-elle, j’apercevais mon père Hussein faire de son mieux pour garder le patrimoine de mon grand-père Mohamed Réfaat. Au début, mon père travaillait à la Télévision puis directeur des entrepôts du ministère de l’Industrie. Malgré son emploi du temps surchargé, il tenait à éclaircir les enregistrements de Mohamed Réfaat dans une tentative de les réhabiliter et de les faire sortir au jour de nouveau avec la plus haute qualité sonore possible. J’ai hérité cette passion de mon papa », dit Hanaa sur un ton fier.

Il y a des années, Hanaa a sollicité le ministre de la Culture Farouq Hosni d’œuvrer de sorte à protéger le trésor que lui avait légué son grand-père, la cithare du ciel. Le ministre a accepté sur-le-champ. En effet, d’énormes étapes ont été achevées dans ce sens, plusieurs cérémonies ont de même été tenues, le Fonds de développement culturel avait également publié un livre sur ce récitateur à la voix suave avec un CD cadeau comprenant des extraits de ses enregistrements… des mois plus tard, tout le monde a été fort surpris de voir le projet entrer en gel.

Un problème se pose pourtant. Les enregistrements, les cassettes et tout l’héritage sonore de Cheikh Mohamed Réfaat est partagé entre ses 22 petits-fils. Si fervents qu’ils soient, ces jeunes gens ne peuvent quand même garder  le trésor de leur grand-père au fil des années. Il faut absolument que l’Etat lance un projet culturel national pour la sauvegarde de ce genre de patrimoine commun à tous. 

Les chercheurs et les intéressés par la voix émouvante de Réfaat ont découvert trente minutes de récitation du Coran par sa voix jamais entendues auparavant. Craignant sa perte, ils les ont enregistrées sur un disque dur. Hanaa, la petite fille du cheikh, en collaboration avec ses petits-fils n’ont réussi qu’à restaurer seules six heures des trente heures. Ces extraits représentent certaines sourates enregistrées par sa voix suave sachant que Cheikh Mohamed Réfaat n’avait pas eu la chance d’enregistrer le Coran au complet.

« C’est mon grand-père qui a donné le coup d’envoi par sa voix captivante à la transmission de la Radio égyptienne en 1934. La récitation coranique à l’époque se faisait en direct, raison pour laquelle la Radio n’en possède pas une version enregistrée. Il paraît que les efforts de restauration et de reconstruction des disques du défunt sont dans l’ensemble individuels. Son fils Hussein avait remis en forme les disques retrouvés dans la discothèque de la Radio et de Réfaat lui-même dans les studios de la Radio en contrepartie d’une copie cadeau.

Zakaria Pacha Mahrane, un des notables d’Al Qoussia en Haute-Egypte et membre du Parlement, était fortement passionné par la voix de Mohamed Réfaat. Il avait l’habitude d’enregistrer chez lui toutes les récitations du cheikh qu'il n'a jamais rencontré. Lorsque Mahrane Pacha a appris la nouvelle de la maladie de Mohamed Réfaat, il s’est rendu à la Radio égyptienne à laquelle il a offert les enregistrements de la cithare du ciel en contrepartie d’une somme mensuelle au profit de Réfaat. Mais, malheureusement, le Cheikh avait déjà tiré sa révérence et n’a jamais perçu quoique ce soit de quiconque.

Cheikh Mohamed Réfaat avait repoussé plusieurs offres de réciter le Coran ailleurs comme à Londres, à Berlin ou à New Delhi. S’attachant à psalmodier les paroles d’Allah uniquement dans sa patrie, il a rejeté l’invitation alléchante du Maharaja de l’Inde qui l’avait sollicité de réciter le Coran en Inde contre 100 livres égyptiennes en un seul jour. Une somme colossale qui équivalait le salaire mensuel de Mohamed Réfaat à la Radio. Même son ami le fameux compositeur Mohamed Abdel Wahab lui a recommandé de saisir cette excellente occasion et partir en Inde en sa compagnie. Mais  « la cithare du ciel » n’a pas changé d’avis. 

Cheikh Mohamed Réfaat n’aimait pas trop les voyages. Il partait le plus souvent à Alexandrie  sur la plage de Sidi Bichr. Et préférait faire sa prière d’Al-Joumaa (Le Vendredi) à la mosquée Sidi Aboul Abbas. Un jour, la mosquée était bondée par les fans de Cheikh Réfaat dont la vue s’est nettement affaiblie par l’âge. Un de ses admirateurs avait essayé de rejoindre par la main le Cheikh mais sa poignée a manqué de cible et heurté l’œil de Réfaat qui a complètement perdu la vue après cet incident. Notons que le Cheikh ne voyait  qu’avec un seul œil depuis l’âge de deux ans. 

Abdul Basset Abdul Samad

 En bas âge, l'enfant Abdul Bassat a affiché une supériorité à tous ses copains dans l'apprentissage du Coran. A seulement 10 ans, le petit connaissait par cœur le Coran en entier avec aussi les règles de Tajwid. Voulant entrer à l'Institut religieux primaire d’Al-Azhar, Abdul Basset fut déçu par son rejet vu qu'il était au bord de ses 13 ans. 

Le jeune enfant eut alors l'idée de faire une tournée dans les petits villages aux alentours pour y réciter le Coran et attirer les gens par sa belle voix. Il a fait de sa lecture du Coran une pratique habituelle qui lui vaut avec le temps une perfection incontestable.

De retour à son village natal, Abdul Basset a réessayé de rejoindre l'Institut religieux, à Qéna en Haute-Egypte, mais le règlement intérieur était tellement rigoureux que pour la deuxième fois les responsables ont refusé son admission. Or, le jeune cheikh n'a pas trahi son habitude de rendre visite à ses copains du vieux temps et il a saisi l'occasion de les rencontrer au sein même de l'Institut pendant la pause entre leurs cours. Tant il était fort attaché à se rendre à l'Institut sous prétexte de voir ses amis, ses proches qui habitent à Qéna ont fini par croire qu'il était effectivement étudiant à l'Institut religieux.

Dans un café à proximité de l'Institut, se groupaient les camarades du petit cheikh. Là, deux clans étaient présents. Le premier réunissait les élèves de l'école secondaire gouvernementale, vêtus en djellaba et d'une jaquette et coiffés d'un tarbouche à l'image des effendis de l'époque. L'autre groupe rassemblait les étudiants de l'Institut religieux relevant d'Al-Azhar. Ceux-ci se conformaient à la règle à leur costume azharien. 

Le temps passe et les deux jeunes groupes laissent les barrières dressées entre eux se fondre. Dans le café commun, ils se sont accoutumés à jouir de la voix forte et profonde du grand récitateur, cheikh Mohamed Réfaat qui lisait le Coran en direct depuis la Radio égyptienne en 1934. 

Malgré son jeune âge, Abdul Basset Abdul Samad commença à se faire un nom auprès des cercles de la lecture du Saint Coran. Très souvent on privilégiait sa voix enfantine et aiguë par rapport à d’autres cheikhs plus carrés en la matière. Aux yeux des habitants des villages où notre petit cheikh avait l’habitude d’aller psalmodier le Coran, il était le meilleur à réciter les paroles d’Allah vu sa voix exceptionnelle et sa maîtrise de cette science alors qu’il était encore adolescent.

A toute occasion, on l’invitait à lire car apparemment on ressentait chez lui une sorte de bénédiction divine. Bien qu’il n’ait jamais été étudiant à l’Institut azharien, il s’était fort bien attaché aux études religieuses et à la psalmodie du Livre des musulmans, à l’encontre de ses jeunes amis qui n’étaient pas eux non plus admis à l’Institut et qui ont tout de suite opté pour un métier plus rémunérateur soit dans les champs d’un des notables de la Haute-Egypte soit dans l’usine du sucre du village Arment.

« Il avait une voix d’un petit enfant quoiqu’il ait été au seuil de ses 12 ans, une voix vraiment aiguë mais belle », confirme un des amis de Cheikh Abdul Basset Abdul Samad. Il se caractérisait par sa longue haleine et réussissait à infléchir sa voix au gré du sens des versets récités.

Les années s’ensuivent et les copains se sont dispersés. Un long temps plus tard, en 1953, les amis du Cheikh, qui avaient quitté Qéna pour s’installer au Caire, étaient surpris d'entendre à la Radio la voix de leur vieux camarade, Abdul Basset Abdul Samad. Au début, ils ne l’ont pas reconnue puis c’était la belle surprise de découvrir que cette voix n’est rien d'autre que celle de leur ami de jeunesse. Mais comment donc Abdul Basset Abdul Samad s'était lui aussi envolé pour Le Caire ? Trois ans après la mort du maître des récitateurs du Saint Coran, le grand Cheikh Mohamed Réfaat, surnommé la cithare du ciel,  Cheikh Moustafa Ismaïl s’est fait introniser roi du royaume de la psalmodie du Saint Coran. La scène ne connaissait alors qu’une rivalité entre Moustafa Ismaïl et Abdel Fattah Al-Chichaï. 

Entre-temps, Cheikh Abdul Basset Abdul Samad commença à briller de mille feux. Tous les récitateurs ont nettement reculé face au nouveau venu du village d'Arment en Haute-Egypte. Les Egyptiens préféraient alors cette voix enfantine et aiguë  par rapport aux autres plus matures. 

Cheikh Abdul Basset Abdul Samad avait son propre cachet dans la lecture du Coran. Comme il avait lui-même renforcé son talent par les études de la science du Coran, il ne tendait à imiter personne des grands récitateurs dans la façon dont ils aimaient chanter ou psalmodier les versets. Les modulations de sa voix, son long souffle, son habileté et ses études personnelles lui ont longtemps valu une notoriété non ébréchable.  

Cheikh Abdul Samad accordait un soin particulier à la prononciation de chaque syllabe. Il tenait à scander les mots de manière à communiquer à son audience le message voulu par chaque verset. Il avait aussi tendance à timbrer sa voix par une touche triste…peut-être mieux apeurée, qui reflèterait sa piété et son recueillement. Il se conformait également aux règles de tajwid qui sont d’une importance majeure dans l’éclaircissement de la signification des sourates.

Pour de vrai, Abdul Basset Abdul Samad est un trésor inestimable qui nous laisse sous un effet inexplicable tellement sa manière de lire le Saint Coran est émouvante. C’est une personne unique en son genre. Quand on l’entend, on commence à voir les larmes aux yeux et des frissons nous traversent le corps. Sa technique inimitable restera vivante tant que le monde existera. Cheikh Abdul Basset Abdul Samad confirme encore plus le plaisir immense que procure la psalmodie des paroles d’Allah. 

Mahmoud Tablawi 

Mohamed Tablawi ou Mohamed Mahmoud Tablawi est un récitateur et imam égyptien. Il est né le 14 novembre 1934 au village de Met Oqba (Egypte). Agé de 4 ans, Mohamed Tablawi a commencé à apprendre le Saint Coran et l'a achevé à l'âge de 10 ans. Il a obtenu le diplôme des lectures de 'Al-Azhar' en 1956.

A l'âge de 15 ans, Mohamed Tablawi a pu terminer l'apprentissage du coran (1947). Ainsi, il a pu acquérir une certaine popularité dans la récitation coranique en se présentant dans des soirées islamiques organisées par les savants et les grands cheikhs d'Egypte.

Après 9 ans d'attente, Mohamed Tablawi a été accepté comme récitateur professionnel sur la chaîne télévisée égyptienne à l'aide de Cheikh Abdul Fattah Al-Kadi et Cheikh Mohamed Al-Ghazali qui ont pu convaincre le jury d'annuler la condition de connaissance des changements mélodiques. Il a aussi pu acquérir une grande renommée dans plusieurs pays arabes comme l'Arabie Saoudite... 

Par ailleurs, Mohamed Tablawi organisait des séances pour la récitation du coran à la mosquée, plus des débats traitant des questions et des thèmes de la religion islamique

Surnommé « celui à la voix d'or », Mohamed Tablawi a récité pour des rois et des princes comme : pour le décès de la mère du roi Hussein de Jordanie, la mort du roi Hassan II et le décès de Bassel, le fils de l'ancien président syrien Hafez Al-Assad.

Il a enregistré plusieurs cassettes et vidéos regroupant sa psalmodie, disponibles dans les librairies de l'ensemble du monde musulman. Des sites sur internet diffusent sa merveilleuse récitation.

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