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Les Mouleds : Plus qu’une observance religieuse, du folklore !

Test Acount Test Acount Dimanche 22 Avril 2018-14:56:26 Dossier

Le "mouled"... un mot qui, dans sa simple définition, signifie la naissance. Alors que sa connotation est bien beaucoup plus large: c'est donc l'ambiance festive, le bruit synchronisé et le mysticisme enchantant. Une expérience, qualifiée de pérégrine pour d'aucuns -pas forcément des étrangers- parler des mouleds dépasse alors le stade de la description, pour évoquer plutôt une signification plus profonde pour Musulmans et Coptes de l'Egypte. Tour d'horizon dans les mouleds (ou les "mawaleds" en arabe pour désigner le pluriel du mot).

Par Nevine Ahmed

  et  Hanaa Khachaba

Le mouled, un nom riche en symboles et un mot plein de sens. C'est d'ailleurs, une fête pour célébrer, principalement, la naissance du Prophète. Le mot désigne aussi, dans un sens plus large, la naissance de toute personne religieuse, considérée comme un Saint vénéré, chez les Musulmans aussi bien que chez les Coptes, qui célèbrent aussi la naissance de la Vierge Marie, ainsi que de certains Saints.

Le mouled revêt alors un cachet multidimensionnel, puisqu'il est notamment marqué par de grandes manifestations religieuses, avec la récitation des versets du Coran, les sphères de "zikr" et l'inchad pour l'amour de Dieu et du Prophète, tout en répétant ses renseignements.

Les "mawaleds" populaires figurent parmi les traditions les plus vivantes et resplendissantes dans la culture égyptienne. Ils incarnent l’esprit de ce peuple. Mysticisme et spiritualisme étant deux éléments qui lui tiennent à cœur. Ces cérémonies pendant lesquelles les fidèles célèbrent la naissance d’un "wali" musulman (un saint en quelque sorte), dénotent une forte attirance de nombreux Egyptiens pour le modèle soufi, hérité du mysticisme de l'Egypte médiévale.

Piété musulmane et copte

Mais qu'est-ce qui fait le lieu saint et lui donne cette vénération? se demande Catherine Mayeur-Jaouen, dans ses ouvrages: "Histoire légendaire en Islam… Le mouled de Tanta" et "Pèlerinages d'Egypte… Histoire de la piété copte et musulmane". En fait, les Egyptiens utilisent beaucoup ces termes en parlant des lieux sanctifiés des Saints, coptes et musulmans: "Zawiya- Maqam- Qoubba". Ce sont ces lieux qui sont considérés comme un lieu de pouvoir d'où l'on prend la "baraka" (la bénédiction) du Saint, et où l'on implore le Seigneur de réaliser nos vœux.

Dans la tradition populaire, ce "wali" honoré et célébré tient rôle d’intermédiaire et d’intercesseur auprès de Dieu. C'est justement cette explication, devrait être mise au claire, parce que les visites pieuses que les pèlerins des mouleds, ont été sujettes de divergence entre les ulémas, puisque tolérées par les uns et condamnées par les autres. Il faut donc là expliquer que les savants religieux fiables n'ont pas défendu les visites des croyants aux lieux saints et aux mouleds, mais ils ont tenu à expliquer que les visiteurs ne doivent pas implorer le Saint pour répondre à leurs prières et pour réaliser leurs vœux, parce qu'en fin de compte, il n'est qu'une personne. Alors, il serait plus correct de chercher la bénédiction de ce Saint, et n'implorer ni prier que Dieu, seul, de répondre aux vœux. "Dieu est toujours présent pour répondre aux vœux de ceux qui l'implorent et le prient et n'a pas besoin d'intermédiaire pour le prier", ont été unanimes les ulémas en expliquant cette question.

Contextes, rituels et spiritualité

Les mouleds sont donc plutôt des pratiques culturelles et folkloriques, au niveau de leurs contextes, de leurs rituels, de leurs formes et de leur spiritualité. Les croyants affluent massivement vers la mosquée qui porte le nom de la personne réputée pour sa piété et sa profonde dévotion, dans l’espoir de bénéficier de sa «karama et baraka», ou bénédiction.

Un phénomène, au vrai sens du mot, hérité depuis les temps médiévaux… pourtant loin de disparaître malgré la modernité, le mouled a merveilleusement ce caractère social complexe au cœur d'un fait religieux chez les Egyptiens.

Le "madad" retentissant dans les mosquées

La mosquée, portant le nom du Saint célébré, est donc illuminée de mille feux lors du mouled. Des chants religieux à plein volume s'échappent de haut-parleurs dans tous les coins. Des cercles de fidèles se forment tout autour du lieu du culte, reprenant le mot "madad". Ils répètent ce terme en tourbillonnant, pour faire appel à la bénédiction du défunt inhumé dans la mosquée éponyme. Les fidèles, qu'on appelle aussi "pèlerins", parce que beaucoup d'entre eux voyagent pour des centaines de kilomètres de leurs villages pour venir visiter le "maqam" du Saint vénéré et fêté, lors du mouled, passent deux ou trois jours, campant près de la mosquée jusqu'à la fin du mouled. Des tentes sont dressées dans les rues et les venelles autour de la mosquée remplie de gens qui dorment, mangent, prient et bavardent. C’est la parfaite occasion des mounchides pour mettre du beurre dans les épinards. Les mounchides (chanteurs) se produisent à volonté lors de ces rondes oscillantes au son des tambourins. Ils emportent les auditeurs vers un monde spirituel merveilleux de foi et de transcendance, sous l’effet des paroles qu’ils chantent et leur musicalité ensorcelante. L’inchade (chant religieux) s’avère un ingrédient incontournable des mawaleds.

Une fête gigantesque. Aux alentours, des vendeurs de rue interpellent les passants, leur proposant des bijoux de pacotille et des desserts de saison (konafa, riz au lait, mihalabiya, achoura… etc.). Les enfants font la queue pour en acheter. D’autres s’entassent devant des balançoires de fortune, peintes en couleurs gaies, trait caractéristique de ces célébrations hautes en couleurs. Des jeux de différents styles sont montés sur place. Adaptés aux petits comme aux grands, ils tentent les fêtards grâce à leurs billets d’un prix modique.

Les Fatimides ont établi ce rituel

Historiquement, les Fatimides sont les premiers à établir ce rituel en Egypte. Selon plusieurs références historiques et études littéraires comme «L’Encyclopédie de l’ancienne Egypte» de l’égyptologue Sélim Hassan, les célébrations populaires à l’occasion de la naissance des walis et des saints est une inspiration trouvant ses origines dans l’Egypte pharaonique. A l’époque, la sacralisation du pharaon était de coutume d’où les cérémonies qui s’organisèrent pour fêter sa naissance. D’après des textes historiques, les "karamas" ou les pouvoirs surnaturels attribués aux "walis" et aux saints ressemblaient beaucoup aux miracles et aux capacités magiques que possédaient les dieux dans la mythologie égyptienne.

Chaque ville égyptienne a son "wali" ou son saint (ces walis pieux et bienheureux se conjuguent également au féminin). Les mawaleds populaires sont le plus souvent attendus impatiemment par les couches sociales modestes. Elles leur représentent un refuge spirituel leur permettant de se laver l’âme des impuretés de ce bas monde. En prenant de la hauteur, nourrie par les chants suaves des mounchidines, tout semble enfin insignifiant. Les âmes affamées de bienveillance divine se transcendent en transe, le regard vers le ciel et les mains comme si cramponnées à la voûte céleste.

Mawaleds musulmans et coptes

Selon des statistiques (dont on ignore la date précise) promulguées par l’Association égyptienne des traditions populaires, le nombre des mawaleds en Egypte atteint 2850 mouleds célébrés par des Musulmans et des Chrétiens. Parmi les plus célèbres on cite: Mouled d'Al-Hussein, Mouled de Sayeda Zaïnab, Mouled de Sayeda Nafissa, Mouled de Sayeda Aïcha. Ces mouleds sont les plus connus au Caire. Dans la ville de Dessouk (Kafr El-Cheikh), les habitants célèbrent le mouled d’Ibrahim Al-Dessouki. Mouled d’Al-Sayed Al-Badawy est le plus connu à Tanta, on l'appelle aussi le mouled du plus grand Saint du Delta. Si on se dirige vers la Haute-Egypte, on trouve que Qéna et Louxor célèbrent respectivement les mouleds d’Abdel Réhime Al-Qenwy et d’Aboul Hajjaj Al-Ouxori. Les Alexandrins, eux, célèbrent aussi leurs walis du nom d'Al-Morsi Aboul Abbas et de Sidi Gaber.

Les Chrétiens d’Egypte ont aussi leurs mouleds. Ils célèbrent la naissance de la Vierge Marie dans plusieurs occasions, et du martyr Saint Guirguis au Caire, à Kafr Al-Dawar, à Mit Damsis. La naissance de la Sainte Demiana est aussi célébrée dans le gouvernorat de Daqahliya et de MarMina dans le Désert Occidental.

Cependant, les rituels qui accompagnent les mawaleds sont quasiment les mêmes. Célébrer la naissance d’un wali ou d’un saint ne relève pas seulement du contexte religieux. En Egypte, dans beaucoup de villages pauvres, le mouled se rattache moins à une quelconque observance religieuse qu’à une fête unissant tout le village, donnant à la communauté une occasion de se rassembler. Dans certains petits villages, il arrive que le sanctuaire soit délaissé un certain temps avant que les fidèles ne l’encerclent, alors que dans les mawaleds plus importants et les plus populaires, il faut sérieusement jouer des coudes pour pouvoir s’approcher tout près, la foule réunissant plusieurs milliers de personnes. Il s’agit d’une merveilleuse opportunité de partage et de convivialité, de joie et de spiritualité, de rires et de pleurs. La particularité des Egyptiens fait que Musulmans et Chrétiens fêtent ces mawaleds ensemble, tout particulièrement, celle de la naissance de Sayeda Zaïnab et de la Vierge Marie.

"La Grande Nuit" de Jahine

Ces traditions typiquement égyptiennes furent incarnées par le très célèbre poète Salah Jahine dans son chef-d’œuvre palpitant de vie et d’émotions Al-Layla Al-Kabira «La grande nuit» qui désigne la grande nuit du mouled.

En regardant cette magnifique opérette musicale, on est transporté dans le monde merveilleux des mawaleds. On s’y fond complètement dégustant avec beaucoup de délectation les moindres détails du mouled dépeints brillamment par Jahine. Il a réussi à travers le théâtre de guignols de représenter les couleurs variées et riches de la «Grande soirée», où le public venu de tous les coins de l’Egypte se retrouve au Caire pour célébrer la naissance d’Al-Hussein (petit-fils du prophète Mohamed, paix et salut sur lui). Villageois, saïdis et citadins partagent dans la joie ces moments d’intenses émotions.

Pendant les mawaleds, la visite des mausolées s’imposent comme aspect prenant de cette ambiance festive. Même si effleurer les mausolées, en susurrant ses souffrances ou ses envies à leurs occupants morts n’est pas toléré dans la foi musulmane, beaucoup de fidèles se déchaînent pour toucher nerveusement les parois du mausolée, cherchant de la sorte bénédiction et bienveillance du côté du "wali". Des pratiques qui demeurent pourtant observées par une bonne majorité des habitués de ces lieux saints.

Dans la tradition populaire, chaque "wali" possède des pouvoirs surnaturels propres à lui ou à elle. Si le visiteur se rend par exemple à la mosquée de Sayeda Nafissa, c’est qu’il est probablement en quête d’amour. Normalement il s’agit d’une jeune fille qui a envie de retrouver sa moitié (ibn al halal, comme disent les Egyptiens). Tandis que Sayeda Zaïnab, surnommée "Oum Al-Awaguez" (ou mère des incapables), est réputée pour prêter bonne oreille à toute personne en difficulté. On vient «chez elle», pour se vider, se défouler, et demander de l’aide à la fille du prophète Mohammed (Paix et Salut sur lui). Lorsqu’on va au mouled d'Al-Hussein, c’est pour s’engager devant son mausolée à faire telle ou telle chose, espérant qu’une fois la promesse remplie, Dieu aura exaucé son vœu.

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