Les musiciens du Nil

Lundi 02 Avril 2018-15:03:15 Chronique et Analyse
Les musiciens du Nil
Les musiciens du Nil

Les musiciens du Nil offrent autant de raisons de danser que de rêver. Lancinantes vielles rabab, transcendantes percussions et hypnotisant hautbois mizmar occasionnent des chorégraphies où les musiciens égyptiens singent le combat comme la fête. (Alain Weber)

Par Tarek EZZAT

     Un égyptien qui vit en France

Nul n’est prophète dans son pays. Les musiciens du Nil confirment cet adage. Pratiquement inconnu en Egypte, ce groupe a été propulsé sur la scène internationale en 1983 après sa performance au premier festival WOMAD (World of Music Arts and Dance).

Ce qui fait l’originalité et le charme de ces musiciens, c’est leur musique authentiquement égyptienne et surtout nubienne.

A la fois griots, conteurs ou amuseurs, ils sont les héritiers d’une tradition millénaire qui se pratique dans les villages et les fêtes de Louxor, là où ils vivent.

Quoique sillonnant fréquemment le monde, ces musiciens vivent dans leurs villages de Haute-Egypte, et nous font découvrir une musique populaire, interprétée sur des instruments traditionnels: les mizmars, le tabla et le rabab.

Le mizmar est une sorte de hautbois local, il a un son nasillard proche de celui du hautbois classique. Le tabla est un grand tambour à double diaphragme, et le rabab est le rebec du Moyen Age, qui est l’ancêtre de la viole.

Habitués à sillonner le monde, les Musiciens du Nil sont ici, pour la première fois, suivis dans leur quotidien égyptien, au cœur du monde rural où ils nous font découvrir, à leur manière, les derniers moments de la vie traditionnelle des Tsiganes d’Egypte.

Malgré son parcours impressionnant, les Musiciens du Nil ont su rester authentiques et conserver leur naturel et leur originalité. Témoignage vivant d'une musique populaire qui allie à la fois l'antiquité et la modernité.

La musique en Egypte est dédiée à la fête. Il n’y a ni marche funèbre ni requiem, comme en Occident. La musique accompagne les fêtes populaires, les mariages et la danse. Tant les danses festives, lascives et provocantes des Bédouines que le «tahtyb», une danse de deux hommes, face à face, une longue gaule à la main. En dansant, chacun essaye de toucher son partenaire et d’éviter d’être touché.

Mais il y a aussi une danse exceptionnelle, rarement produite de nos jours ; la danse de chevaux. Le cheval danse au son du mizmar, rythmé par le tabla, dans un cercle de villageois réunis pour une fête.

Pour Alain Weber, le directeur artistique du groupe, «Leur musique remonte à l’époque pharaonique et reste de nos jours une des formes d’expression populaire les plus prisées en Haute-Egypte.»

Il faut cependant observer que les instruments de l’antiquité pharaonique étaient différents. On ne trouve dans les campagnes d’Egypte ni la harpe ni la flûte double, comme les instruments que l’on voit dans la tombe de Nébamon.

Si la lutherie a évolué, les coutumes et la musique n’ont pas été fortement altérées, d’abord parce qu’en plus des fêtes populaires, la musique accompagnait aussi les rites religieux antiques puis coptes, ensuite parce que la Nubie est une contrée reculée, isolée par sa géographie. Son climat torride et son désert aride la rende difficilement accessible aux influences culturelles étrangères.

Ce qui confirme cette hypothèse, c’est le nombre impressionnant de mots anciens que l’on trouve dans le dialecte égyptien moderne. Ces mots datent parfois de plusieurs millénaires.

Lorsque j’ai été nommé assistant au département d’électronique de l’Université Ain Shams, j’avais aussi obtenu le diplôme de licence des Royal Schools of Music à Londres. J’ai voulu joindre ces deux compétences, alors j’ai proposé comme sujet de recherche une étude statistique des chants religieux et populaires d’Egypte pour essayer de déduire ce qu’était la musique antique dans notre pays. Mais ma proposition a été refusée, parce qu’il n’y avait pas de directeur de thèse compétent pour superviser et diriger mon travail.

Aujourd’hui, avec les progrès spectaculaires dans les domaines des Big Data, de l’Intelligence Artificielle, Machine Learning ou Data Science, une telle étude est tout à fait possible. Avis aux jeunes chercheurs, égyptiens ou non, pour découvrir ce monde passionnant.

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