Nestle

Nour-Eddine Lakhmari fascine le public par le cinéma de provocation de plaisir

Hala El-Maoui Samedi 16 Juin 2018-16:08:43 Art
Nour-Eddine Lakhmari
Nour-Eddine Lakhmari

Fasciné depuis sa tendre enfance par la ville Lumière du Maroc “Casablanca”, le réalisateur marocain Nour-Eddine Lakhmari vient d’achever sa trilogie sur “Casa” par “Burnout”. Lakhmari témoigne de son époque non sans  engagement. Entretien exclusif avec Le Progrès Egyptien.

 

Le Progrès Egyptien : Vous osez mettre le doigt là où ça fait mal au Maroc. Pourquoi? 

Nour-Eddine Lakhmari : Je pense que tout  réalisateur a le droit de raconter des histoires sur son pays, sur sa culture. Effectivement depuis que je suis rentré au Maroc , puisque je vivais au Norvège  je voulais raconter des histoires des gens qui m’entourent sans pour autant donner des leçons. Un réalisateur n’a pas le droit de juger sa société. Mais il peut en parler. J’en parle parce que ça me dérange. La corruption est un phénomène qui fait tarder l’évolution. Je m'adresse là aux gens qui ont du pouvoir. Moi je voulais montrer un Maroc moderne, sans complexe avec les couleurs que je veux et non pas le Maroc folklorique, exotique. Pouvais-je faire un film sur Casablanca et parler de la rue de Casa sans être engagé? C'est une question compliquée mais j’ai compris que je ne pouvais pas faire un film sur cette grande ville comme Casa sans être engagé. Il faut se rappeler ici que Charli Chaplin nous faisait rire tout en dénonçant la société.

 

Le PE. : Est-ce que vous êtes de nature engagé ou est-ce que l'engagement s'est imposé à une étape de votre parcours?

N.E.L : C’est lié au moment où j’étais à l’école de cinéma à Oslo où on nous a présenté un film magnifique intitulé « Casablanca »  de  Michael Curtiz. Dans ce film sublime on montre Casablanca sans montrer Casablanca. Il y avait toutes les nationalités et les Marocains sont en arrière plan. Ils sont juste des figurants. Ce qui est incroyable. Le Maroc est un pays qui a une grande histoire et une diversité culturelle. Donc je me suis dit que je prendrai un jour la caméra et vais filmer le marocain et la marocaine et leur ville d’une manière plus présente mais surtout plus juste. Et effectivement quand je suis rentré au Maroc, j ‘ai écouté la rue et j’ai regardé le cinéma marocain, je ressentais quelque chose qui me dérangeait : pourquoi la langue marocaine n’est pas valorisée, la darija n’est pas valorisée? On me disait parce que c’est une langue vulgaire, crue, non acceptée dans nos maisons. Mais ça fait partie de nous. La langue c’est notre identité. On m’a conseillé d’éviter cette langue crue que la rue s’est appropriée pour tout simplement parler un langage libre. Effectivement je suis allé au-delà des stéréotypes et j'ai raconté des histoires avec la langue et avec les problèmes qu’on a. C’est là que mon engagement a commencé sans pour autant que je fasse de la politique. Mais dès qu’on pose notre caméra, on fait de la politique qu’on le veuille ou pas. Donc j’ai décidé de parler de la rue marocaine et dès qu’on parle de la rue, on est obligé de dire ce qui se passe. Effectivement ce violent clash entre classes riches et pauvres et cette espèce de guerre froide qui existe est énorme. Mais en même temps les Marocains s’aiment, ils baignent dans un grand nationalisme. Il y a un mur virtuel entre le Casablanca et la Casanegra comme je l’appelle moi et qui est le Casa pauvre. Je voulais le beau et le brutal de cette ville. L’engagement vient aussi du fait qu’on est jaloux pour son pays. J’ai vécu 22 ans en Norvège et on nous a toujours filmé d’une manière stéréotypée. Donc je me suis promis de filmer le Maroc d’une manière subtile pour que le public puisse s’approprier le film.

 

Le PE. : Justement qu'elle a été la réaction du public pour votre trilogie?

N.E.L :Pour « Casanegra », « Zéro » et « Burnout », j’avais peur qu’on les rejettent. Effectivement la presse était choquée. Les religieux ont essayé de bannir le film, Parlement de même, mais c’est le public qui a soutenu le film parce que je parlais de ces gens. Mes films ont crée un débat de société et c’était exactement mon but.

 

Le PE. : Vous montrez une réalité dure d’une ville très dure avec des personnages très beaux. En même temps l’amour est là. La cruauté et l’amour se côtoient- ils?

N.D.L :C’est lié à mon amour pour le cinéma d’Ingmar Bergman. Quand vous voyez le « Septième saut » ou « Persona » ce sont des films très durs. Mais avec LIV Ullmann et BIBI Andersson tu vois la beauté. Quand je suis revenu au Maroc  j’ai remarqué que visuellement on avait peur de la beauté. J’ai décidé alors de filmer d’une manière belle, sans misérabilisme, la ville même si elle est salle ou dure.  J’ai encore ce problème avec certains critiques quand ils me reprochent la beauté de mes personnages. Je leur dis sortez dans la rue, le marocain n’est pas moche. Les gens ont cette idée dans leur inconscient. On ne voyait l’africain ou l’arabe filmé par les autres qu’en clichés. Ils ne sont pas physiquement ou sexuellement attirants comme les stars de Hollyood ou de Bollywood. On peut filmer nos misères, mais avec des personnages tendres. L’Africain et l’Arabe sont des gens tendres vivant dans des conjonctures économico-sociales et culturelles difficiles et cela les a rendus durs avec eux-mêmes.

 

Le PE. : Après une longue absence en Europe, Comment avez-vous pu diriger vos acteurs?

N.E.L : Pour travailler avec les acteurs, il faut du temps. J’utilise presque deux à trois mois de préparation et je pense sincèrement qu’on a des talents au Maroc. Dans « Zéro » les acteurs étaient amenés à danser. Et c’était une expérience incroyable parce qu’ils ne l’ont pas voulu. Donc je les poussais à avoir un autre rapport avec leur propre corps. Moi j’ai dis: je ne vais pas filmer un acteur que s’il sait danser et marcher parce que quand tu marches dans la rue de Casablanca c’est toute une danse, tout un rituel. Au début ils ont résisté mais ils ont compris comment je pense. Je prépare mes personnages et c’est devenu une tactique qu’ils se sont appropriés pour jouer. Il y avait une magnifique scène dans un bar où Sonia et Younes dansent magnifiquement, un flic avec un médecin. C’est à travers la danse que le corps les réunit. C’est pour cela que la société marocaine dans laquelle je vis a besoin de travailler le corps parce que c‘est a travers le corps et la langue qu’on peut se libérer.

 

Le PE. : Vous avez raconté Casa sous plusieurs facettes mais toujours by night. Pourquoi?

N.E.L : Quand j'étais enfant, ma mère me promettait de m’emmener à Casablanca si j’avais de bonnes notes. Pour moi, c’était Paris , Londres… Toujours quand on arrivait du sud, de ma petite ville Safi, c’était la nuit. Toutes ces lumières et ces bâtiments qu’on n’avait pas dans ma ville me fascinaient. C’était très beau et c’est resté dans ma mémoire. Plus tard, ma mère ne voyait plus Casa de mes rêves,  blanche mais plutôt noir, Casanegra. Cette ville était intouchable pour moi. Quand je suis parti en Norvège, j’ai découvert comment Fellini filmait Rome. C’était juste  sublissime. Donc j’ai décidé de filmer Casablanca comme je la voyais enfant et c’est pour ça qu’elle est belle, rayonnante et pleine de tendresse même dans la misère, dans la violence. C’est très nostalgique et dans ma tête, elle est toujours blanche.  A Casa il y a des contradictions, c’est vrai, mais il y a une grande dynamique; il y a des salles de cinéma, des musées, il y a tout .C’est la métropole du Maroc qui pousse le pays à se confronter à lui même.

 

Le PE. : On disait que le Maroc produisait des films. Aujourd’hui on dit que le Maroc a une industrie de cinéma. Est-ce que vous êtes d’accord avec cette perception?

N.E.L :C’est une bonne question. Le Maroc faisait des films et continue d'en faire mais nous n’avons pas encore une industrie. Une industrie pour moi c’est un marché local, c’est avoir des salles de cinéma. Le public est là et ça été prouvé a chaque fois qu’un nouveau film sortait « Ali Zaoua », « Amour voilé », « Casanegra », « Les Chevaux de Dieu », etc. « Burnout », quand il est sorti. au Maroc, a fait salle comble et remporté le box-office. Ca veut dire qu’il y a une demande. Pour « Burnout » je suis sorti avec neuf copies seulement. Imaginez si on avait une vraie industrie je serais sorti avec plus d’une centaine. Ce qui veut dire que la machine tournera à nouveau, on écrira d’autres scenarios et on fera d’autres films. Pour vous dire à quel point c’est important d’avoir des salles. Le cinéma égyptien a eu d’abord son public chez lui  avant de s’exporter ailleurs. Si on se contente de plaire aux festivals ailleurs, on restera dans le registre d’« Ailleurs ». En Norvège, il y eu ce même complexe par rapport au cinéma danois et suédois qui étaient plus connus parce qu’ils avaient un fort marché local pour les défendre. 

L’État est en train de s’intéresser aux salles. Dans trois ou quatre ans on va avoir un marché intéressant.

en relation