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"Toc to toc toc toc, Ô dormeur réveilles –toi!"

Nermine Khatab Lundi 13 Mai 2019-13:06:20 Chronique et Analyse
El-Mésaharaty
El-Mésaharaty

C'est deux heures du matin. Les rues sont presque vides, rares sont les magasins qui ouvrent encore leurs portes. Rien que le calme et un silence profond qui retentissent partout. Fermez les yeux, des milliers de lumières chatoyantes, émanant plaisamment des lanternes accrochées ça et là, éclairent les diverses rues et ruelles du Caire. Toute une palette de couleurs se mêlant sereinement avec l'éclat du croissant lunaire qui marque le début du mois béni. Au milieu de cette tranquillité pointue, on entend de loin le brouillage d'un homme au pas s'approchant en criant haut et fort avec un tambour" Toc to toc toc toc, Ô dormeur réveilles-toi!" Il s'agit bien évidemment du coureur du sohour ou "el Mésaharaty" comme l'on appelle ici en Egypte.   

 

La présence d'el-Mésaharaty est une tradition encore vivante en Egypte.Le Mésaharaty est là.  La tradition veut qu'en période de Ramadan, le métier d'Al Mésaharaty devient de plus en plus en plein vogue. Une tradition fort ancrée dans notre culture. Malgré la popularité croissante des séries télévisées qui maintiennent les gens éveillés jusqu'au sohour, le Mésaharaty n'a pas disparu du Caire. Avec son galabiya typiquement orientale, et sa voix sonore qui nous rappelle celle d'A Moazen (Celui qui appelle à la prière), le Mésaharaty arpente les rues armé d'un tambour pour éveiller les dormeurs tant qu'il fait encore nuit, afin qu'ils puissent prendre leur sohour - petit déjeuner - avant le lever du jour et le début du jeûne.La tradition avait commencé en l'an 238 hijri avec Antaba bin Ishaq, qui était alors le wali en Egypte. Il s'arrêtait – lui-même – devant chaque maison dans le quartier,appelait les gens par leur nom, en échange d'une modeste donation et chantait des louanges de Dieu. Sa présence rassurante, signalée par des tambours bruyants, rappelait que le Ramadan est un mois de compassion et de partage.

Un métier qui  ne meurt jamais                   

La profession est quasiment éteinte aujourd'hui, la faute aux réveils électriques.  Mais le Mésaharaty reste une icône du Ramadan au même titre que les "fanous"; d'ailleurs, quelques quartiers ont encore recours à ses services pour maintenir ce folklore populaire. C'est un phénomène, purement égyptien, légué de père en fils. Malgré les difficultés que ce métier rencontre au fil des siècles, on y trouve une volonté invincible de ce métier à survivre.

Là, dans le quartier du Vieux-Caire, il est tout à fait facile de lui croiser. C'est Am Farag, un des derniers Mésaharaty les plus connu dans ce quartier séculaire imprégné des traces du passé. Am Farrag, 60 ans, un homme pauvre dont le visage est surmonté de misère mais aussi de paix. Il raconte sa joie lorsque les enfants l'accueillent en criant "LeMésaharaty est là!".  Décrivant sa vie pitoyable, ponctuée de son activité saisonnière de Mésaharaty depuis 22 ramadans, Am Farag regrette le temps où les habitants l'accueillaient en ouvrant largement leurs fenêtres alors qu'aujourd'hui, "ils n'ont de temps que pour gagner de l'argent". Rares sont les dormeurs qui échappent aux coups de klaxon permanents qui s'élèvent vers la lune dans une ville qui ne dort jamais.

Le Mésaharaty, l'inspirateur         

L'art, tout comme le Mésaharaty, est un voyageur sillonnant rues, villes et villages. Si le coureur du sohour s'occupe de réveiller les dormeurs pour le sohour, l'art est lui aussi un superbe instrument qui a ce pouvoir d'éveiller l'esprit et remplir les écouteurs de zèle, de paix et de sérénité.

En fait, pas mal de compositeurs et de chanteurs égyptiens dont principalement Sayed Mékkawy, ont fait leur choux gras de la personnalité d'Al Mésaharaty et donnent tant de tubes agréables dont les rythmes demeurent vivants dans notre âme avant notre esprit.

Malgré son handicap, non-voyant, Mékkawy est un chanteur égyptien de renommée qui a pu, avec tout ce qu'il détient d'atout de réussite musicale, percer sa voie dans le fief de la chanson égyptienne et arabe.   

Toutefois, ce qui a réellement élevé Sayed Mékkawy au statut de la gloire et d’être reconnu comme l’un des plus grands compositeurs de musique orientale au monde est l’inoubliable personnage d’Al Mésaharaty, que lui et Fouad Haddad ont présenté en 1951 au public. La musique de Sayed Mékkawy et les paroles de Haddad ont redonné vie à cette figure populaire grâce à un rythme traditionnel qui ne peut que remplir de fierté, de patriotisme et de nationalisme n’importe quel arabe musulman au monde.

Malgré le temps, le changement du mode de vie et l'apparition de nouvelles technologies ôtant, certainement, un peu d'éclat au Mésaharaty, ce dernier ne s'arrête point de chanter comme un rossignol qui avance sur les épines. 

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