Yeux ensorcelants et traits doux, Nadia Lotfi a marqué l’âge d’or du cinéma égyptien

Dr Nesrine Choucri Mardi 11 Février 2020-14:56:11 Chronique et Analyse
Nadia Lotfi
Nadia Lotfi

Ses yeux resplendissants, son regard ensorcelant, ses traits doux, Nadia Lotfi a inspiré le cinéma égyptien et continue à marquer son public, même après son départ de notre monde. Elle est née le 3 janvier 1937 sous le nom de Paula Mohamed Mostafa Shafiq. Telle une rose qui venait de s’éclore sur les écrans du cinéma, elle a marqué l’âge d’or du cinéma égyptien. Nul ne peut oublier son visage angélique, ni sa voix suave. Elle s’est éteinte à l’hôpital le 4 février 2020.

 

 

Nadia est née au Caire dans une famille originaire de Sohag, de Mohamed et Fatma ses deux parents. Nadia a commencé à devenir actrice comme une sorte de loisir. Quand elle avait 10 ans, elle a participé à une pièce de théâtre à son école et a très bien réussi. A 24 ans, la jeune a fait ses débuts sur l'écran, précisément en 1958. A l’époque, Omar Al-Shérif était le roi régnant du cinéma égyptien et sa femme, la superstar égyptienne Faten Hamama, sa reine. Le couple star vient de connaître un succès retentissant avec le film « La Anam » (Je ne dors pas ) avec Hamama qui incarne un personnage du nom de "Nadia Lotfi", une adolescente volontaire qui détruit le mariage de son père. La jeune Paula Mohamed s'est alors approprié le nom.

Avec son nouveau nom frais, la jeune actrice a été repérée par le réalisateur Ramsis Naguib et elle a joué son premier rôle dans un drame modeste en noir et blanc, «Soultan» en 1958. Son deuxième rôle était plus petit dans un des films phares de son époque, «La gare du Caire». En 1963, elle a incarné une femme guerrière à l'ère des croisades, portant une armure complète pour se battre contre son amant chrétien-arabe, dans le film « Al-Nasser Salah Al Dine » (parfois montré à la télévision aux Etats-Unis sous le nom de Saladin et les grandes croisades).

Dans « Lil-Rigal Faqat » (Exclusivement pour les hommes) (1964), Lotfi et sa co-vedette Soad Hosny incarnent des femmes géologues qui sont refusées au travail. Ainsi, refusent-elles de croiser les bras et réagissent en se déguisant en hommes et en allant travailler, où elles découvrent qu'elles doivent supprimer leur instinct romantique pour soutenir le déguisement. Au milieu des années 1960, elle a joué dans deux films basés sur des histoires de l'auteur lauréat du Prix Nobel de littérature Naguib Mahfouz. Nadia Lotfi a terminé la décennie avec « Abi foq al-Shagara » (Mon père est sur  l’arbre) en 1969, en tant que danseuse de boîte de nuit qui noue une relation amoureuse avec un homme beaucoup plus jeune, puis découvre qu'elle a déjà connu son père également. Elle a joué dans plusieurs films avec Soad Hosni, y compris Al-Saba 'Banat (Les Sept Filles).

Dans les années 1970, sa carrière s'est terminée avec la fin de l '«âge d'or» égyptien des films. Ayant réalisé près de 50 films au cours des 11 premières années de sa carrière, elle n'en a réalisé que trois au cours de la décennie qui a suivi et n'a pas travaillé dans des films depuis 1981. Elle a présenté une seule pièce de théâtre « Bamba Kachar ». Pour la télévision, elle n’a présenté que « Nasse welad nasse » (gens fils de bonne famille). A partir des années 80, elle se fait une vraie réputation dans la défense des droits des animaux.

Sur le plan personnel, elle s’est mariée trois fois. La première fois, elle a épousé le fils des voisins l’officier maritime « Adel Al-Bachari » avec qui elle a eu son fils unique : Ahmed. Ce dernier est diplômé de la Faculté de commerce et travaille dans le domaine bancaire. Son deuxième mariage était avec l’ingénieur Ibrahim Sadek Shafiq et son troisième mariage qui a le plus duré remonte au début des années 70 et a été avec Mohamed Sabri. 

L'icône du cinéma égyptien, Nadia Lotfi, est décédée mardi 4 février à l'âge de 83 ans dans un hôpital du Caire des suites d'une longue maladie, avait déclaré à la presse le président du Syndicat des acteurs égyptiens, Ashraf Zaki. Beaucoup d’acteurs et d’artistes ont assisté à ses funérailles, rendant hommage à la femme qui a reconnu à la fin de ses jours dans un message adressé à son public qu’elle a perdu la beauté de son corps, mais qu’elle a continué à embellir son âme et acquis une expérience importante au fil des années qui la rend plus humaine.

Nadia Lotfi a marqué le cinéma égyptien par d’innombrables films cultes. Le Progrès Egyptien vous offre un avant-goût des films phares du parcours de Nadia Lotfi.

Les lunettes noires (Al-Nazraa Al-Sawdaa)

Le film est produit en 1963 et compte des acteurs clés Nadia Lotfi, Ahmed Mazhar, et Ahmed Ramzi. C’est l’histoire de Madi, une fille qui appartient à une classe sociale aristocratique et qui mène sa vie sans objectif, ni fin. Sa richesse, sa beauté et son mode de vie libertin attirent les hommes autour d’elle jusqu’au jour où elle rencontre l’ingénieur Omar qui croit en la valeur de l’homme. Il apprend à Madi que le bonheur ne peut se réaliser dans une vie sans objectif. Madi voit en lui un partenaire aux idées idéalistes et le considère comme son mentor. Or, l’ingénieur ne voit en elle qu’une fille superficielle. L’histoire se poursuit et les deux personnages échangent leurs convictions. Omar est tenté par la fortune de la fille de son directeur, Madi quant à elle continue à défendre les droits des ouvriers et de la dignité des pauvres. A la fin de l’histoire, les deux personnages s’entendent bien et leur amour est couronné par les convictions communes. Le film met en scène une histoire d’amour pour véhiculer certaines valeurs notamment les droits du prolétariat face à l’exploitation du patronat, la dignité de l’homme, la vie liée à un objectif.

L’ennemi de la femme (Ad’o el-maraa)

Projeté sur les écrans le 13 avril 1966, le film est réalisé par Mohamed Zo Al-Fokar et écrit par Mohamed Al-Tabeï. C’est l’histoire de Dr Eïssa, surnommé l’ennemi de la femme. Ce dernier provoque la colère de la femme en annonçant son point de vue sur les écrans de télévision. Nadia Lotfi joue le rôle d’une jeune femme aventureuse, elle lance un pari devant ses amis : Eïssa va l’aimer et changer d’avis à l’égard de la femme. Nadia décide alors de pénétrer dans la vie d’Eïssa, l’amour se tisse entre eux. Nadia lui donne confiance en lui et il change d’avis. Toutefois, l’histoire prend un tournant différent lorsqu’un des amis de Nadia révèle à Dr Eïssa qu’il ne sait pas qu’il est le sujet du pari. Eïssa passe par une profonde crise psychique et s’attaque sévèrement aux femmes. Une association de femmes porte plainte contre lui devant la justice. C’est Nadia qui le défend et reconnaît son jeu et son erreur. A la fin, Eïssa et Nadia savourent leur amour après ces mésaventures. Le film traite l’héritage de la société anti-femmes, le rôle de la femme, l’amour et la trahison.

Qasr Al-Choq

C’est la reprise cinématographique de la deuxième partie de la trilogie de Naguib Mahfouz intitulée de même « Qasr Al-Choq ». Le film reprend l’histoire de la famille d’Ahmed Abdel Gawad avant et après le début du déclenchement de la révolution de 1919. Ahmed Abdel Gawad est un homme très conservateur, strict et sérieux devant ses enfants et sa famille. Or, il mène une double vie. Il est amoureux de plusieurs chanteuses et danseuses avec qui il noue des relations amoureuses et dépense sa fortune. Il tombe amoureux de Zanouba, une jeune musicienne très libertine, le couple s’installe sur le bord du Nil. Nadia Lotfi incarne Zanouba et c’est un véritable succès. En effet, le personnage de Zanouba est tout le contraire de Nadia Lotfi. Zanouba est une femme du peuple, aux mœurs libertines et très vulgaire. Nadia Lotfi a osé le défi et a réussi à incarner un rôle mahfouzien. Zanouba (Nadia Lotfi) quitte Ahmed Abdel Gawad pour se marier avec son fils Yassine. Incarner un rôle mahfouzien est aussi bien un défi qu’un grand honneur pour les acteurs. Nadia Lotfi a été à la hauteur.

Les jours de l’amour (Ayam Al-hob)

« Ayam Al-hob » est un film romantique égyptien produit en 1968 interprété par Nadia Lotfi et Ahmed Mazhar. Le film raconte l’histoire d’un grand réalisateur de cinéma qui cherche une nouvelle actrice pour son film. En vain. Il part à Alexandrie où il rencontre une vendeuse ambulante. Il décide alors de l’adopter, de l’éduquer, et de la présenter à la haute société. Après la réussite du film, l’ancienne vendeuse ambulante se révolte contre le réalisateur d’autant plus qu’elle découvre qu’il n’a pas de sentiments à son égard. Pour se venger, le réalisateur la dévoile devant la haute société. Choquée, la vendeuse repart à Alexandrie pour renouer avec son passé. Esseulé, le réalisateur la cherche et lui avoue son amour. Ce film constitue une reprise partielle du mythe de Pygmalion et Galatée. Ce sculpteur qui tombe amoureux de sa sculpture à l’instar du réalisateur qui a réussi à faire d’une simple vendeuse ambulante analphabète une dame de la haute société.   

Badiaa Massabni

Badiaa Massabni est l’une des plus grandes danseuses du début du vingtième siècle. Elle a marqué la scène artistique en Egypte et a donné naissance aux plus grands noms qui ont marqué la scène de la danse du ventre en Egypte. Nadia Lotfi a incarné en 1975 le rôle de Badiaa Massabni dans un film qui porte le nom de la célèbre danseuse. Le film est tragique. L’histoire commence à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle. Le film raconte l’histoire de la danseuse qui a été victime de viol au Liban,  son pays d’origine, avant de s’installer en Egypte. Dans sa deuxième patrie, elle se forge une vraie réputation de danseuse orientale que ce soit dans les casinos ou au cinéma. Elle a même réussi à créer son propre casino, baptisé « Le casino de Badiaa ». Son mariage avec le grand acteur Naguib Al-Rihani est à l’ordre du jour ainsi que leur séparation. Badiaa sera la victime de son neveu qui l’a volée et a causé sa faillite. Suite à ce coup, elle est retournée dans son pays d’origine.

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