Depuis l’automne 2021, la tension est à son comble entre les Etats-Unis et la Russie, faisant craindre « l’imminence » d’un conflit armé en Ukraine. Une crise dont les ramifications remontent loin dans l’histoire de la région, analyse Le Monde, le 30 janvier 2022. Depuis la fin d’octobre 2021, le président russe, Vladimir Poutine, a massé plus de 100 000 militaires en Russie, en Biélorussie et dans la Crimée annexée à proximité des frontières de l’Ukraine, où ces troupes ont entamé une série de manœuvres. Depuis, le pays de 603 000 km2 et ses 44 millions d’habitants, déjà fracturé par l’annexion de la Crimée, en 2014 par Moscou, et la création d’enclaves prorusses dans la région du Donbass, vivent dans la crainte d’une invasion russe, présentée par Washington comme « imminente ». En réponse, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), dont l’Ukraine n’est pas membre, et les Etats-Unis en tête ont placé leurs forces en état d’alerte et envoyé des navires et des avions de chasse sup- plémentaires en renfort en Europe de l’Est. Le Pentagone a fait savoir qu’environ 8 500 soldats américains ont été placés en état d’alerte élevée, dans l’attente d’un éventuel déploiement dans la région en cas d’attaque de la Russie contre l’Ukraine. Entre menaces diplomatiques, escalade militaire et pourparlers, la Russie défend son droit à déployer comme elle l’entend des soldats sur son territoire, comme elle l’a déjà fait par le passé, et nie toute intention belliqueuse. Moscou a exigé de l’Occident des garanties sécuritaires, dont celle qui consisterait au non- élargissement de l’OTAN à l’Est, et notamment à l’Ukraine. Washington et ses alliés ont d’ores et déjà rejeté fermement l’idée que la Russie puisse avoir son mot à dire sur la composition de l’OTAN et refusent de promettre que l’Ukraine n’intégrera pas un jour l’Alliance. Les Occidentaux se disent prêts en revanche à discuter du contrôle des armes et de mesures de confiance. Comment comprendre cette poussée de fièvre dans une région déjà fortement meurtrie par le passé ? Et qui détient les clés de la désescalade ?
L’Ukraine, une part de l’identité russe revendiquée par Poutine
Vladimir Poutine et l’Ukraine, c’est une longue histoire. Sa position se résume de manière assez simple : Russes et Ukrainiens, tous deux héritiers de la Rous de Kiev médiévale – ancêtre des Etats slaves modernes –, sont « un seul et même peuple ». En 2008, il s’emporte à son propos : « Mais qu’est-ce que l’Ukraine ? Même pas un Etat ! Une partie de son territoire, c’est l’Europe centrale, l’autre partie, la plus importante, c’est nous qui la lui avons donnée ! », rapportait le quotidien Kommersant. En 2021, il réitère. Dans un long article théorique publié au mois de juillet sur le site du Kremlin, il écrit : « Russes et Ukrainiens étaient une seule nation » appartenant à « un seul et même espace historique et spirituel ». Ce n’est pas tout. Moscou accuse régulièrement Kiev de chercher à « dérussifier » leur pays, en favorisant la langue ukrainienne. L’Ukraine rétorque qu’elle ne fait que corriger la russification forcée sous l’Empire russe et l’Union soviétique. L’ukrainien et le russe, qui appartiennent à la même famille des langues slaves orientales, ont de nombreuses similitudes, mais aussi des différences prononcées. La première domine dans l’Ouest et le Centre, la seconde dans l’Est et le Sud. Après l’indépendance de l’Ukraine à l’effondrement de l’URSS, en 1991, l’ukrainien est devenu l’unique langue d’Etat. Si les Ukrainiens sont le plus souvent bilingues, l’ukrainien est considéré comme langue maternelle par 78 % de la population et le russe, par 18 %, selon un sondage réalisé en 2020. L’utilisation du russe a reculé en réaction à l’annexion de la Crimée par Moscou et une loi passée en 2019 impose l’usage de la langue ukrainienne dans plusieurs secteurs, comme le commerce ou les services.
De la Rous de Kiev à l’indépendance de l’URSS
Ces prises de positions de M. Poutine reposent sur une lecture historique qui remonte aux racines de la Russie. La Rous de Kiev, appelée aussi Russie kiévienne, est une principauté slave orientale qui a existé du milieu du XIe siècle au milieu du XIIIe siècle, avant de se désagréger en une multitude de principautés, puis de disparaître en 1240 sous les coups de l’invasion mongole. La Rous constitue la plus ancienne entité politique commune à l’histoire des trois Etats slaves orientaux modernes que sont la Biélorussie, la Russie et l’Ukraine. L’Ukraine en tant qu’Etat moderne est, elle-même, une création récente de l’histoire. Vladimir Poutine ne se prive pas de marteler qu’elle a été « créée par Lénine » lors des premières années de l’Union soviétique, façon de nier les spécificités de cette nation, ainsi présentée comme artificielle. Dans les faits, après la révolution de Février, qui met fin à l’Empire tsariste en 1917, le pays devient brièvement indépendant, avant de rejoindre l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), entre 1922 et 1991. Parmi les princi – paux faits historiques faisant l’objet d’une dispute entre les deux pays, figure l’« Holodomor » – l’extermination (« mor ») par la faim (« holod ») – : la grande famine qui a fait plusieurs millions de morts en 1932-1933 en Ukraine. Kiev, ainsi que des historiens, qualifient cette tragédie de « génocide » orchestré par Staline contre le peuple ukrainien rétif à la collectivisation des terres. Mais Moscou et d’autres historiens rejettent ce qualificatif, inscrivant ces événements dans le contexte plus large des famines qui ont également fait de nombreuses victimes en Asie centrale et en Russie. Proclamée le 23 août 1991, l’indépendance de l’Ukraine est confirmée par 90,5 % des votants lors du référendum du 1er décembre 1991. Le 8 décembre 1991, la dislocation de l’URSS est actée par l’accord de Minsk, signé par les dirigeants russe, ukrainien et biélorusse. Le 5 décembre 1994, l’Ukraine signe, avec la Biélorussie et le Kazakhstan, ainsi que les États-Unis, le Royaume-Uni et la Russie, les mémorandums de Budapest. Ces trois documents accor- dent des garanties d’intégrité territoriale et de sécurité à chacune de ces trois anciennes Républiques socialistes soviétiques, en échange de leur ratification du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP)





