C’est un récit qui n’est pas à la première personne, mais qui parle d’une femme, Annie Ernaux, située dans un contexte historique, social, politique. L’auteur ne dit jamais «je» (sauf à la fin) mais «elle», «on», «nous» en un récit collectif d’une époque de profonde métamorphose. «Ce qui compte pour elle, c’est au contraire de saisir cette durée qui constitue son passage sur terre à une époque donnée, ce temps qui l’a traversée, ce monde qu’elle a enregistré rien qu’en vivant.»
De quoi il s’agit?
“La photo en noir et blanc d’une petite fille en maillot de bain foncé, sur une plage de galets. En fond, des falaises. Elle est assise sur un rocher plat, ses jambes robustes étendues bien droites devant elle, les bras en appui sur le rocher, les yeux fermés, la tête légèrement penchée, souriant. Une épaisse natte brune ramenée par-devant, l’autre laissée dans le dos.
Tout révèle le désir de poser comme les stars dans Cinémonde ou la publicité d’Ambre solaire, d’échapper à son corps humiliant et sans importance de petite fille. Les cuisses plus claires, ainsi que le haut des bras, dessinent la forme d’une robe et indiquent le caractère exceptionnel, pour cette enfant, d’un séjour ou d’une sortie à la mer. La plage est déserte. Au dos : août 1949, Sotte ville-sur-Mer”.
Au travers de photos et de souvenirs laissés par les événements, les mots et les choses, Annie Ernaux donne à ressentir le passage des années, de l’après-guerre à aujourd’hui. En même temps, elle inscrit l’existence dans une forme nouvelle d’autobiographie, impersonnelle et collective.
Quel en est le but?
Pour ceux qui douteraient encore de la place qu’occupe Annie Ernaux dans la littérature française – l’une des premières –, on ne saurait trop conseiller la lecture de ces Années qui s’offre, tant par l’ampleur du projet que par la tenue d’écriture, comme une magistrale plongée dans le temps et la mémoire d’une femme sur plus de 60 ans. Et aussi comme le point incandescent d’une œuvre et d’une démarche exigeantes qui ne cessent depuis trente ans d’explorer le réel au plus près des mots et des sensations, seuls critères pour elle d’écriture et de vérité (L’Ecriture comme un couteau, entretien avec Frédéric-Yves Jeannet, Stock, 2003.)
Lorsqu’on écoute Annie Ernaux raconter la genèse de ce livre – dont elle avoue ne pas être encore sortie (« Ce livre est devant moi »), mais aussi sa longue quête pour trouver la forme juste, ainsi que la peur qui l’a saisie lors de la rédaction, on mesure toute l’importance que ce « livre rêvé », ce livre d’une vie, pourrait-on dire, a prise dans son parcours d’écrivain. Car, derrière le titre très woolfien (« une simple coïncidence », précise-t-elle), se dévoile un projet qui vient de loin. Bien avant les premières phrases du prologue, rédigé en 1985.
Qui est Annie Ernaux?
Nationalité : France
Né(e) à : Lillebonne, Seine-Maritime , le 01/09/1940
Biographie :
Annie Ernaux est une écrivaine et professeure agrée de lettres modernes.
Elle passe son enfance et sa jeunesse à Yvetot en Normandie. Née dans un milieu social modeste, de parents d’abord ouvriers, puis petits commerçants qui possédaient un café épicerie, elle fait ses études à l’université de Rouen puis de Bordeaux. Elle devient successivement professeure certifiée, puis agrégée de lettres modernes en 1971. Au début des années 1970, elle enseigne au lycée de Bonneville, au collège d’Évire à Annecy-le-Vieux puis à Pontoise avant d’intégrer le Centre national d’enseignement à distance (CNED).
Annie Ernaux fait son entrée en littérature en 1974 avec “Les Armoires vides”, un roman autobiographique. En 1984, elle obtient le prix Renaudot pour un autre de ses ouvrages à caractère autobiographique, “La Place”.
“Les années”, vaste fresque qui court de l’après-guerre à nos jours, publiée en 2008, est récompensée en 2008 et 2009 par plusieurs prix. Cette même année 2008, elle reçoit le Prix de la langue française pour l’ensemble de son œuvre.





