Dans la première moitié du XXᵉ siècle, la « milayalaf » constituait l’uniforme tacite des filles du peuple dans les rues du Caire, d’Alexandrie et des quartiers populaires des grandes villes égyptiennes. Large étoffe noire, d’une sobriété presque austère, elle enveloppait la silhouette de la femme, ne laissant en dégager qu’une douce féminité. Ce grand tissu noir se chargeait pourtant d’une force symbolique immense. Epousant la forme du corps avec précision, l’un de ses pans relevé au-dessus de la tête, elle dessinait une silhouette familière, devenue indissociable de la mémoire collective et du paysage urbain égyptien.

Par : Hanaa Khachaba
Dans les ruelles animées de Sayeda Zeinab, de Boulaq, de Bab Al-Chaariya ou de Choubra, la milaya laf accompagnait le quotidien des femmes. Les courses au souk, les visites familiales, les allers-retours entre la maison, le hammam et le café du quartier où l’on s’arrêtait échanger quelques mots. A Alexandrie, elle se mêlait à l’air marin, longeant les tramways de Ramleh, les trottoirs de Manchiya ou les balcons ombragés d’Anfouchi, épousant une élégance méditerranéenne unique.
Ce vêtement, apparemment uniforme, révélait pourtant une grande diversité sociale et esthétique. La manière de nouer la milaya, la finesse du tissu, le choix des broches, des voiles colorés ou des bijoux populaires distinguaient les femmes, affirmaient leur personnalité et traduisaient leur appartenance à un quartier, parfois même à une génération. La pudeur y dialoguait avec la coquetterie, dans un équilibre subtil où la féminité s’exprimait sans ostentation.

La milaya lef s’imposa naturellement dans les arts, miroir fidèle de la société. Le cinéma égyptien de l’âge d’or la consacra comme une icône visuelle. Tahia Carioca la porta avec une audace maîtrisée dans le film Chabab Imra’a, incarnant la femme populaire forte et libre. Hind Rostom et Chadia la rendirent inoubliable dans Zoqaq al-Midaq, où les ruelles du Caire ancien devenaient un théâtre vivant des passions humaines. En 1956, lorsque Tahia Carioca osa apparaître vêtue de la milaya lafau Festival de Cannes, elle ne présenta pas seulement un habit traditionnel, elle offrit au monde une image affirmée de l’identité égyptienne, à la fois enracinée et moderne.
Historiquement, les origines de la milayaremonteraient à l’époque romaine, avant de traverser la Méditerranée pour s’implanter à Alexandrie durant la période ottomane. De là, elle se diffusa dans l’ensemble du pays. Des marchés spécialisés, appelés Khan al-Milayat, prospéraient autour de sa vente et de celle de ses accessoires, contribuant à l’animation commerciale de quartiers entiers et à la transmission d’un savoir-faire populaire.

La milaya laf racontait aussi un art de vivre. Elle accompagnait les promenades du soir sur la corniche, les sorties au cinéma de quartier, les séances tardives dans les salles mythiques comme Cinema Metro ou Rivoli, où les femmes entraient drapées de noir avant de découvrir sur l’écran des héroïnes qui leur ressemblaient. Elle faisait partie de ces détails du quotidien qui structuraient une société soudée, rythmée par les salutations, les regards, les gestes mesurés.
Avec la Révolution de 1952, l’urbanisation accélérée et l’adoption progressive du vêtement occidental, la milaya laf commença à se retirer de l’espace public. Jugée moins pratique, associée à une époque révolue, elle céda la place à des tenues nouvelles, symboles de modernité et de changement social.

Aujourd’hui, la milaya laf n’appartient plus qu’aux photographies anciennes, telles celles datant de 1905, aux films en noir et blanc et à la mémoire affective des Egyptiens. Elle demeure néanmoins un puissant symbole du patrimoine populaire, témoin d’un temps où l’esthétique s’accordait à l’éthique, où la ville était un prolongement de la vie sociale, et où l’élégance naissait de la simplicité.
La milaya laf n’était pas seulement un habit ; elle était le reflet d’une Egypte sûre de ses valeurs, fière de ses quartiers, attentive à ses liens humains, une Egypte qui continue de vivre dans les plis d’un tissu noir chargé d’histoire.





