Par Samir Abdel-Ghany
Il est venu d’Alexandrie, portant sa légende comme on porte un talisman. Mohamed Abdel Salam a d’abord lu l’histoire dans les salles du musée gréco-romain, avant de partager le thé avec Esmat Dawastachy, lui posant ces questions vertigineuses dont les réponses dormaient au musée Mahmoud Saïd. Lorsque la fatigue des hommes l’a gagné, il s’est réfugié à Kom el-Dekka, où les murs des maisons anciennes lui ont renvoyé l’écho de la voix de Sayed Darwich.
Dans ses toiles, vous ne trouverez ni les filles de Bahary, ni la folie dadaïste de Dawastachy, ni la frénésie de Saïd el-Adawy, ni même les esquisses des frères Wanly. Vous découvrirez une voix nouvelle, singulière, une mélodie qui connaît le chemin de votre oreille, une palette de couleurs qui célèbre la beauté de vos yeux. Une folie sans fin sur la toile, des personnages spectraux qui ressemblent à vos pensées dans la colère, à ces figures qui peuplent les contes de votre grand-mère.
Mohamed Abdel Salam, professeur à la faculté des Beaux-Arts d’Alexandrie, réinvente son univers surréaliste avec une sensibilité populaire qui ne trompe pas l’œil et pénètre le cœur sans permission. Lorsque je l’ai interrogé sur son maître et son inspirateur, il m’a parlé des dessins absurdes de son fils, de ses réponses stupéfiantes aux questions difficiles. Cet artiste venu de la mer nous emporte dans un voyage à la recherche de sa perle éblouissante.
L’être aux deux regards
Dans l’une de ses œuvres exposées, vous rencontrerez une créature verte au visage unique, dotée de deux yeux superposés, comme si la vision chez elle se dédoublait : un œil observe le monde, l’autre surveille l’idée même. Derrière la tête, un cercle doré confère au personnage une sainteté populaire, non religieuse : une auréole née du conte, non du texte sacré. Sur une bande de sable apparaissent un palmier, une petite pyramide d’une beauté touchante et de longues ombres. Le sacré quotidien côtoie l’empreinte du lieu, et la scène entière devient un voyage entre la mer d’Alexandrie et le désert de la mémoire.
Cette toile prodigieuse mérite qu’on y revienne, encore et encore. J’aurais tant aimé que ma grand-mère soit encore de ce monde pour lui présenter l’artiste qui a peint ses histoires.
La danse du corps verdoyant
Dans une autre composition — cette toile carrée au corps vert incliné — le mouvement devient le héros : un corps vert et longiligne se courbe en arc et descend, face dirigée vers un autre œil à demi dissimulé dans une tête rose ornée de cornes. À l’arrière-plan : des voiles, des triangles, une architecture totémique, comme si l’artiste posait le mythe sur la géographie.
Sa marque distinctive : des personnages spectraux empreints d’ironie, des couleurs audacieuses, une synthèse qui transforme le surréalisme en « sensibilité populaire » pénétrant le cœur sans demander la permission.
Cette exposition au musée Mahmoud Mokhtar m’a donné l’impression que l’âme du grand sculpteur flottait dans les lieux, heureuse et émerveillée par les tableaux présentés. Comme si deux génies du Nil, séparés par le temps, se retrouvaient enfin dans un dialogue silencieux — celui de la pierre et de la toile, de la mémoire et du rêve.





