Dans les salles du Palais de la Culture d’Anfouchi, une alchimie singulière s’opère depuis quatre jours. Entre exercices de respiration et silence habité, entre vision scénographique et jeu d’acteur, la seizième édition du Festival du Théâtre Arabe sculpte l’avenir de la scène dramatique arabe. Reportage au cœur d’une transmission où l’art devient geste, où la technique épouse l’émotion.
Dans l’intimité feutrée du Palais de la Culture d’Anfouchi, résonne depuis quatre jours une partition particulière : celle des corps en mouvement, des silences éloquents et des regards qui parlent. La seizième édition du Festival du Théâtre Arabe, orchestrée par l’Instance Arabe du Théâtre en collaboration avec le Ministère égyptien de la Culture, transforme cette institution alexandrine en laboratoire vivant de l’art dramatique.
Sous la présidence du général Khaled El-Labban, l’Organisme Général des Palais de la Culture accueille cette alchimie quotidienne où se forge l’âme du théâtre arabe contemporain. Ce jeudi, l’air vibrait d’une intensité particulière, celle qui naît lorsque la technique rencontre l’émotion pure.
La symphonie du silence
Dès l’aube, le Docteur Manal Fouda, professeure d’art dramatique et de mise en scène, directrice du département de théâtre à la Faculté des Lettres de l’Université d’Alexandrie, a guidé ses apprentis dans un rituel aussi ancien que le théâtre lui-même : l’éveil du corps par le mouvement et la respiration. Dans son atelier baptisé “Le Voyage du Comédien”, chaque inspiration devient une promesse, chaque expiration une libération.
“Le silence n’est pas une absence”, rappelle-t-elle à ses disciples suspendus à ses lèvres. “C’est une présence habitée, un territoire inexploré où résident mille émotions.” Et les voilà partis dans des scènes muettes, où le doute se peint sur un front plissé, où la tristesse s’incarne dans l’affaissement d’une épaule, où la colère jaillit d’un poing serré. Le silence, ce maître exigeant, révèle ce que les mots parfois dissimulent : la joie intérieure qui illumine un visage, la confusion qui fait trembler des mains.
Les participants explorent alors l’arsenal infini du comédien : l’éloquence des expressions faciales, la profondeur d’un regard, la chorégraphie subtile des gestes, les nuances infinies de la voix. Chaque scène extraite d’œuvres dramatiques variées devient un terrain d’exploration, un espace où la vulnérabilité se mue en puissance artistique.
L’architecture de l’imaginaire
Dans un autre atelier, celui des “Techniques de mise en scène”, le Docteur Gamal Yaqout dessine les contours d’un autre mystère : comment traduire l’invisible en visible, comment faire naître un monde sur les planches nues d’un plateau ? Sa parole trace les fondations de la vision scénique, cet édifice mental que le metteur en scène doit ériger lecture après lecture du texte.
“Lire, relire, encore et encore”, insiste-t-il auprès de ses stagiaires. “Jusqu’à ce que le décor surgisse de lui-même, jusqu’à ce que les costumes s’imposent, jusqu’à ce que le jeu des comédiens pulse dans votre esprit comme un cœur vivant.” Car la scénographie n’est pas un décor, c’est une respiration : elle marie le visuel au sonore, le mouvement à l’immobilité, créant cette expérience sensorielle totale qui fait du spectateur un témoin complice.
Quand la théorie épouse la pratique
La journée culmine en une célébration du savoir incarné : sur les planches du théâtre, les textes prennent vie. “La Dernière Question”, “La Voyante”, “Zir Salem” – autant de fragments dramatiques qui deviennent chair sous les doigts des apprentis. L’une des participantes ose même présenter son propre texte, fruit de sa création personnelle, témoignage vibrant que l’enseignement a déjà porté ses fruits.
Ces ateliers, supervisés par la Région Culturelle de l’Ouest et du Centre du Delta sous la présidence de Mohamed Hamdi, et orchestrés par la branche culturelle d’Alexandrie dirigée par l’artiste Docteur Manal Yamni, se poursuivront jusqu’à vendredi soir. Leur ambition ? Nourrir une génération de jeunes théâtreux alexandrins, leur transmettre non pas des recettes, mais une conscience, non pas des techniques, mais une âme.
Dans ce palais où l’histoire culturelle d’Alexandrie résonne à chaque pierre, se tisse aujourd’hui le fil d’or du théâtre arabe de demain. Un fil fait de respirations maîtrisées, de silences habités, de visions transformées en réalité scénique. Un fil qui relie le geste immémorial du comédien à l’imagination visionnaire du metteur en scène, perpétuant ainsi, sous le ciel méditerranéen, l’éternelle magie du théâtre.





