Clin d’œil
Par : Samir Abdel Ghany
Dans sa dernière exposition, le grand artiste Reda Khalil ne présente pas de simples tableaux : il ouvre une fenêtre sur « l’âme égyptienne » dans ses expressions les plus éprouvées. Avec la sincérité d’un artiste qui ne connaît pas l’artifice, il confie dans l’introduction de l’exposition que l’année 2025 fut « lourde et étouffante », l’empêchant de peindre des fleurs ou des visages souriants. Il s’est retrouvé assiégé par la douleur des bombardements à Gaza, les gémissements de Beyrouth, l’épidémie des bouleversements, jusqu’à sa propre souffrance liée à la destruction du cimetière historique de sa famille.
Des dédales de Khairy Chalaby à l’espace de la toile

Le choix du titre « Grappe de lumière » n’est pas une simple référence à l’une des œuvres majeures de l’écrivain disparu Khairy Chalaby, mais une véritable convocation de l’esprit de « l’enfant du pays », si proche de Reda Khalil par sa capacité à explorer les « dédales » du vieux Caire et ses personnages singuliers. Khalil dédie cette exposition à l’âme de Chalaby, comme s’il empruntait ses mots pour éclairer l’obscurité d’une réalité épuisée par les cauchemars et les crises de dépression, transformant cet effort douloureux en une « énergie lumineuse » défiant le brouillard.
La présence du journaliste et écrivain Zein Khairy Chalaby lors du vernissage fut l’une des principales sources de joie de l’événement, donnant l’impression que l’esprit de « Oncle Khairy » était là, parmi nous, se mouvant dans la salle et savourant la beauté des œuvres.
Une expression sociale à l’écriture surréaliste


Les œuvres de Reda Khalil confirment qu’il est un « metteur en scène » au rang d’artiste plasticien : chaque tableau est une scène cinématographique avec un début, un milieu et une fin. Il mêle expressionnisme social et réalisme magique dans un style unique et en constante évolution, gagnant en éclat d’exposition en exposition.
Des coups de pinceau rugueux : ils donnent à la toile une texture saillante, traduisant le poids de l’état psychologique et des émotions troublées, un exercice que l’artiste maîtrise avec brio.
La paradoxale ironie : Khalil excelle dans l’art de réunir les contraires ; on voit ainsi un personnage égyptien ancien prendre un « selfie » avec un smartphone et porter un polo Lacoste, dans une critique acerbe de la déformation de l’identité contemporaine. Un procédé cher à l’artiste, habité par un vaste univers de sarcasme mêlé à une profonde douleur humaine.

Le drame des couleurs : l’usage du rouge flamboyant et du bleu profond crée tantôt des atmosphères cauchemardesques, tantôt mystiques, comme dans le tableau du cheikh d’Al-Azhar assis sereinement au milieu du tumulte de la vie. Reda Khalil, infatigable dans son acte de création, cherche inlassablement à atteindre l’essence véritable de l’âme humaine.
Des tableaux qui condensent le monde


Dans l’exposition, la politique apparaît comme un « jeu de hasard » à travers un joueur de dominos assis face à une carte du monde rouge, où les tortues symbolisent la lenteur de la justice. Dans une autre œuvre, un hippocampe surgit sur la terre ferme, à côté d’une femme qui danse et d’un homme abattu : une représentation surréaliste de la perte de logique et de l’enchaînement effréné des événements évoqués par l’artiste dans son texte introductif.
La « plainte » transparaît également sur les visages des habitants de la Nubie et de la Haute-Égypte ; la flûte nay n’est pas ici un divertissement, mais une confession mélancolique jaillissant du cœur de la souffrance — une forme de thérapie par l’art.
La philosophie du partage : La maison peut accueillir mille personnes

L’exposition n’est pas un espace d’individualisme : Reda Khalil y incarne la valeur de la solidarité apprise de sa mère. Il a accueilli cinq artistes femmes (Hanan Abdallah, Georgette, Nora Salem, Doaa El-Beik, Dr Hala Abdel Moneim), convaincu qu’ « une bouchée bénie peut nourrir cent personnes ». Leur présence a largement contribué à la sincérité de l’exposition et à l’affection du public, sensible à l’harmonie et à la chaleur humaine émanant des œuvres accrochées aux murs.
L’exposition de Reda Khalil est un véritable « journal visuel » de l’année 2025, façonné par un artiste dont le pinceau exerce une force saisissante sur le spectateur. Il peint pour respirer, pour extraire du cœur de la chaleur étouffante, de la lourdeur, de la ruine architecturale et humaine, des grappes de lumière dignes de l’âme éternelle de l’Égypte.
Le succès de l’exposition de Reda Khalil et de ses compagnons est celui de l’esprit collectif, de la célébration de la famille, et une victoire contre le faux et la tromperie dans un monde défiguré. À la galerie Art Corner, le visiteur peut découvrir et apprécier une exposition à la hauteur de l’Égypte.





