Par: Samir Abdel-Ghany
Je me suis rendu à la galerie Yassin le jour du vernissage. La foule était si dense qu’on aurait cru assister à une fête de famille, à un mariage peut-être. Les corps se frôlaient, les voix se mêlaient, et l’attente vibrait dans l’air. J’ai compris plus tard que l’artiste peignait une toile en direct, sous les yeux du public. La salle était pleine à craquer ; certains restaient debout dans les couloirs, espérant seulement un regard furtif, une seconde volée à l’œuvre en train de naître.J’ai observé les tableaux accrochés aux murs. Trop de tristesse. Trop de douleur nue. Moi qui suis d’un tempérament expansif, habitué au trait satirique et au rire du caricaturiste, je n’ai pas supporté, sur le moment, cette accumulation de détresse humaine. J’ai quitté la galerie.Puis, deux jours plus tard, quelque chose — une inquiétude persistante, peut-être — m’y a ramené.Cette fois, l’artiste m’a accueilli avec une chaleur désarmante. Un visage souriant, une énergie de bienveillance qui semblait emplir l’espace. Je me suis alors approché des œuvres avec un autre regard, tentant d’entrer dans l’univers du peintre et poète Yasser Nabail : un homme qui n’a pas peur d’avouer la tristesse qui habite son cœur, ni les moments de découragement qui le conduisent parfois aux lisières de la dépression — une dépression qu’il soigne par l’art, et qu’il offre sans fard à ceux qui aiment son travail.Dans ses œuvres, Nabail ne cherche pas des réponses toutes faites. Il laisse ses toiles ouvertes, livrées à des questions sans fin. C’est là, sans doute, que réside leur beauté profonde. Il incarne une figure artistique et humaine singulière dans le paysage de l’art contemporain : un lieu de rencontre entre l’expérience intime et l’expression visuelle, dans un rapport d’une sincérité et d’un courage rares.Son art ne vise ni l’effet spectaculaire ni la séduction immédiate. Il place le spectateur face à des émotions humaines essentielles — la tristesse, l’angoisse, la solitude, la quête incessante de soi. C’est un art qui dérange, qui oblige à ouvrir les yeux, le cœur et l’esprit. Un art qui dit la vérité, dans toute sa douleur. Nabail le confie en riant : « Peut-être qu’un jour, je peindrai des fleurs et de jolies jeunes filles pour satisfaire certains. »Son style se distingue par la clarté de l’idée et la force de l’expression. Les compositions sont simples, mais chargées de sens. Les figures humaines, souvent immobiles, semblent encerclées par des vides éloquents ; leurs visages silencieux sont saturés d’émotions contenues, traversés par une inquiétude sourde. Aucun excès de détails, aucune ornementation superflue : les lignes, les rapports chromatiques et les silences visuels portent seuls la construction du sens. Dans la salle, j’ai entendu l’étonnement, parfois l’admiration troublée, du public face à ce qu’il propose.Ce qui distingue avant tout l’art de Yasser Nabail, c’est son honnêteté radicale envers lui-même. La douleur n’est pas, chez lui, un thème abstrait ou extérieur, mais une expérience vécue qui se transforme en matière créatrice. L’art n’est ni un divertissement ni une échappatoire : il devient un outil de compréhension et de confrontation avec le réel. Ses œuvres ressemblent alors à des confessions visuelles, franches, sans souci d’embellir, mais animées par un désir de révélation.Nabail a choisi d’être un chirurgien de l’âme : il ne prescrit ni calmants ni anesthésiants, mais procède à l’amputation nécessaire de ce qui est gangrené dans le corps humain.Dans sa dernière exposition, cette philosophie apparaît avec une clarté saisissante. Le plus beau n’est pas une toile en particulier, mais l’expérience globale vécue par le visiteur. Les œuvres dialoguent entre elles pour composer une vaste fresque intérieure de l’homme contemporain et de ses conflits intimes. La performance de peinture en direct, face au public, a ajouté une dimension humaine d’une authenticité bouleversante.La démarche de Yasser Nabail repose sur l’art de poser des questions, non d’imposer des réponses. Ses tableaux ne prétendent pas détenir la vérité et n’offrent aucune consolation illusoire ; ils ouvrent des espaces de doute, de réflexion, de vertige parfois. C’est précisément là que réside la valeur de son œuvre : dans son caractère profondément humain et sincère.En définitive, Yasser Nabail est un artiste en quête de lui-même, et par cette recherche honnête, il nous offre une occasion rare : celle de partir, nous aussi, à la rencontre de nos propres zones d’ombre.





