On racontait, dans les villages nichés entre la pierre et le sable, l’existence d’une vipère vivante miraculeuse. Elle ne se cachait ni sous les rochers ni dans les herbes sèches : elle se montrait au grand jour, lovée au soleil, immobile comme une promesse. Sa langue, disait-on, n’était pas fourchue mais merveilleuse. Lorsqu’elle parlait — car oui, elle parlait — des gouttes de miel perlaient de sa bouche et tombaient sur la terre.Les passants s’arrêtaient, émerveillés. Jamais on n’avait vu un serpent si doux, si délicat dans ses paroles. Sa voix caressait les cœurs fatigués, guérissait les blessures invisibles, apaisait les colères. Les enfants riaient en la regardant, les adultes s’approchaient sans crainte. « Voici l’incarnation de la gentillesse », murmuraient-ils. On lui confiait ses secrets, ses peines, ses espoirs. Le miel collait aux doigts et aux âmes.La vipère écoutait. Elle hochait la tête. Elle promettait. Toujours avec des mots sucrés, toujours avec cette langue brillante qui faisait croire que rien de mauvais ne pouvait sortir d’un être si aimable.Mais le miel, à force de couler, commença à attirer les mouches. Puis les fourmis. Puis les rivalités. Là où la vipère passait, les cœurs devenaient dépendants de ses paroles, incapables de distinguer la douceur vraie de celle qui enivre. Certains, rassurés par tant de bienveillance affichée, baissaient leur vigilance.Alors, sans bruit, la vipère révélait sa nature. Non par des cris ni par des crocs visibles, mais par de petites morsures invisibles : une parole glissée ici, un doute semé là, une vérité tordue sous une couche de miel. Le venin ne brûlait pas immédiatement ; il travaillait lentement, fissurant les relations, opposant les amis, isolant ceux qui avaient le plus cru.Quand les premiers comprirent, il était déjà tard. Ils réalisèrent que la langue la plus mielleuse peut être la plus dangereuse, non parce qu’elle ment ouvertement, mais parce qu’elle endort. La vipère, elle, continuait de sourire, couverte de louanges, protégée par l’image que les autres avaient fabriquée pour elle.Les sages du village finirent par enseigner une leçon simple :« Ne jugez jamais la bonté à la douceur des mots. Le miel sur la langue n’empêche pas le venin dans le cœur. »Depuis, on raconte encore l’histoire de la vipère miraculeuse, non pour effrayer, mais pour rappeler que la vraie gentillesse ne colle pas, ne séduit pas à tout prix, et ne laisse jamais derrière elle un goût amer.





