Par : Samir Abdel Ghany
Dans l’exposition « Ce que le cœur perçoit », la remarquable artiste Hala El-Chafei ne se tient pas devant la nature pour la copier, ni ne traite le paysage comme une image achevée, mais plutôt comme un état émotionnel fugitif, une lueur intérieure qui passe puis laisse son empreinte. Elle ne peint pas l’arbre, mais la sensation de se tenir sous son ombre ; elle ne peint pas le champ, mais ce qui demeure dans l’âme après la récolte. Elle ne peint pas l’instrument de musique, elle peint la note… Elle sait ce qu’elle veut dire et choisit, dans sa palette de couleurs, celles qui nous transmettent son ressenti.Hala a décidé de reformuler les choses avec la conscience d’une artiste qui aurait vécu mille ans : elle a vu ce que nous n’avons pas vu et, forte d’une vie entière d’expériences, a su unir la vue à la vision intérieure. Ses tableaux sont un livre de noble silence, une musique visuelle qui révèle une longue histoire d’amour et de paix.Ses couleurs ne crient pas, même lorsqu’elles s’embrasent ; elles respirent. Elles se côtoient avec sérénité : terre et or, vert brûlé, bleu profond, comme si chaque couleur connaissait sa place et se contentait de son rôle.Et dans certaines œuvres, les espaces blancs apparaissent comme un silence délibéré, une respiration pour la contemplation, ou une distance protectrice entre le spectateur et le sens, afin que tout ne soit pas livré d’un seul coup.Dans les tableaux de nature, les arbres ne se dressent pas seulement comme de simples éléments visuels : ils s’inclinent légèrement, comme s’incline la sagesse. Leurs feuilles dorées ne sont pas ornementales, mais des signes du temps, de ce qui passe et de ce qui en laisse la trace. L’arbre n’est pas ici un arbre précis, mais une mémoire, ou une femme qui a résisté, ou encore une idée arrivée à maturité après une longue attente. Le tronc profond et solide fait face au ciel avec assurance, comme pour dire que l’élévation vers le haut ne peut exister qu’après un enracinement ferme dans la terre.Quant aux champs et aux fleurs, ils ne sont pas présentés comme de simples paysages séduisants, mais comme un moment de plénitude après l’effort. Les couleurs apparaissent denses, superposées, comme si la fatigue des jours s’était transformée en don. La fleur blanche, qui revient dans plusieurs œuvres, ressemble à une idée pure, à une réponse simple surgie après des années de complexité, ou à une paix intérieure qui arrive soudainement, sans bruit.Dans les œuvres les plus abstraites enfin, là où les formes reconnaissables s’effacent, l’artiste nous laisse face à une sensation à l’état pur : mouvement, rythme, pulsation. Des tableaux semblables à l’écoute d’une musique sans paroles, que l’on ressent avant de la comprendre. Des lignes inachevées, des formes qui se côtoient sans imposer un sens unique, comme si Hala El-Chafai offrait au regardeur la liberté de participer, et non de recevoir passivement.Ce qui distingue cette exposition, ce n’est pas seulement la diversité de ses thèmes, mais surtout sa sincérité. Chaque tableau semble être le fruit d’une longue méditation, sans précipitation ni artifice. Ici, l’artiste atteint, par l’art, l’œil de la sagesse et cette étonnante simplicité qui ne naît qu’avec l’expérience et une véritable audace dans l’abstraction et l’épure (une véritable phase de grandeur).« Ce que le cœur perçoit » est une exposition consacrée à la vision intérieure : voir au-delà de l’image, au-delà de la forme et au-dessous de la couleur. C’est une invitation à ralentir, à écouter et à remarquer ces petites choses qui façonnent le sens : le frémissement de l’aile d’un oiseau, l’ombre d’un arbre au coucher du soleil, une goutte d’eau rencontrant une fleur, ou le sourire d’une femme amoureuse qui sait que le chemin, aussi long soit-il, mène finalement à la lumière.Hommage à l’artiste qui a su rendre la joie à nos cœurs et nous placer, à chaque nouvelle œuvre, au seuil de l’émerveillement.





