Il fut un temps où l’absence était naturelle. Ne pas répondre n’était ni une faute ni une inquiétude. Le silence avait sa place, le retard aussi. Aujourd’hui, l’indisponibilité est devenue suspecte. Elle appelle des justifications, provoque des agacements, parfois même des reproches silencieux. Être joignable n’est plus une commodité : c’est une obligation tacite, une norme sociale qui s’est imposée sans débat.La technologie n’a pas seulement raccourci les distances, elle a aboli les pauses. Le téléphone, jadis posé sur une table, est désormais greffé à la main. Les notifications rythment la journée comme une horloge nerveuse. Un message appelle une réponse immédiate, une absence de réponse devient un message en soi. Nous vivons dans un monde où le temps de latence est interprété comme un désintérêt, voire une offense. Ainsi naît une fatigue particulière, sourde, persistante : la fatigue d’être constamment accessible.Cette fatigue ne tient pas à la quantité de messages, mais à ce qu’ils exigent intérieurement. Chaque vibration interrompt une pensée, chaque son fragmente l’attention. L’esprit n’habite plus pleinement ce qu’il fait ; il se tient en alerte, prêt à être appelé ailleurs. Peu à peu, l’individu se morcelle. Il n’est jamais tout à fait présent, jamais totalement absent. Il répond, mais ne se repose plus.Ce qui épuise, au fond, ce n’est pas la communication, mais la pression de la réponse. Répondre vite pour rassurer, répondre bien pour ne pas décevoir, répondre toujours pour rester visible. La disponibilité permanente est devenue une preuve de loyauté, d’efficacité, parfois même d’affection. Dire « je ne peux pas maintenant » semble presque indécent, comme si le droit à l’indisponibilité devait être négocié.Face à cet épuisement diffus, certains ont fait un choix radical : se déconnecter. Non par rejet du monde, mais par instinct de survie intérieure. Ils éteignent leur téléphone, suppriment certaines applications, instaurent des plages de silence. Leur geste n’a rien de spectaculaire. Il est souvent discret, presque coupable. Pourtant, il marque une rupture profonde : celle de reprendre possession de son temps et de son attention.La déconnexion radicale n’est pas une fuite. Elle est un recentrage. Ceux qui la pratiquent parlent d’un retour à une temporalité plus humaine, plus lente. Ils redécouvrent la continuité d’une pensée, la densité d’un moment non interrompu, la paix d’un silence sans justification. Le monde ne disparaît pas ; il cesse simplement de frapper à la porte à chaque seconde.Mais ce choix a un coût social. Se rendre indisponible, c’est accepter d’être moins réactif, moins visible, parfois moins compris. Dans une société qui valorise la rapidité et la présence constante, le silence est souvent perçu comme une anomalie. Pourtant, ce silence est aussi un langage. Il dit la fatigue, le besoin de profondeur, le refus d’une vie réduite à une succession de réponses.La fatigue d’être joignable révèle quelque chose de plus large : une crise de l’attention et du sens. À force d’être partout, nous ne sommes plus nulle part. À force de répondre à tout, nous n’écoutons plus rien. La déconnexion, qu’elle soit totale ou partielle, pose alors une question essentielle : à qui donnons-nous notre temps, et à quel prix ?Peut-être faudra-t-il réapprendre à valoriser l’absence, à respecter les silences, à accepter que l’humain ne soit pas un signal permanent. Retrouver le droit de ne pas répondre, ce n’est pas refuser le lien ; c’est lui rendre sa juste place. Car il n’y a de vraie présence que là où le silence est encore possible.





