Quand le trait fait halte entre deux ramesIl est des matins où le quotidien déraille doucement, non pas par le bruit ou l’agitation, mais par la beauté inattendue. À la station Safaa Hegazy du métro cairote, les voyageurs ont levé les yeux de leurs téléphones et ralenti le pas : sur les murs, le trait a parlé avant les annonces sonores. La station a accueilli, pour la première fois, un Salon international de l’art de la caricature, transformant un lieu de passage pressé en un espace de contemplation et de sourire partagé.La scène avait quelque chose d’irréel. Là où l’on attend habituellement une rame, des dizaines de passants se sont arrêtés, surpris, puis conquis. Devant les œuvres, la curiosité a vite cédé la place à l’émerveillement, puis à une joie simple, presque enfantine. Le métro, ce ventre urbain souvent impersonnel, s’est soudain mis à respirer l’art.Placée sous le haut patronage du Dr Ahmed Fouad Heno, ministre de la Culture, l’exposition réunit plus de cinquante œuvres signées par des caricaturistes venus de trente-cinq pays. À travers leurs regards croisés, c’est un hommage collectif à l’ouverture du Grand Musée égyptien, célébré comme un événement culturel mondial. L’initiative s’inscrit dans la campagne lancée par le ministère de la Culture : « Heureux du Grand Musée… et tant d’autres musées d’Égypte à découvrir », une invitation à rapprocher les institutions culturelles du public et à faire descendre l’art dans la rue — ou plutôt, dans le métro.Les dessins exposés oscillent entre satire fine et émotion humaine. Ils disent la fête, la mémoire, la fierté, parfois avec malice, parfois avec gravité, mais toujours avec cette intelligence du trait propre au caricaturiste : faire sourire pour mieux faire réfléchir. Ici, le caricatural dépasse la simple ironie ; il devient langage universel, miroir du monde et passerelle entre les peuples.Clin d’œil savoureux à l’esprit de ce genre artistique, l’exposition a été inaugurée à 14 heures précises, le lundi 2 février (2/2) — une coïncidence numérique qui amuse et qui sied parfaitement à un art fondé sur la surprise et le décalage. L’exposition restera ouverte deux semaines, offrant à des milliers d’usagers du métro l’occasion d’un tête-à-tête imprévu avec l’art.Au-delà de l’événement, la démarche est profondément sociale. Il s’agit de réaffirmer l’identité culturelle égyptienne, de nourrir le sentiment d’appartenance par l’image, et de rappeler que le caricature est l’un des territoires où l’Égypte a longtemps exercé une véritable avant-garde. En investissant les espaces publics, le ministère de la Culture parie aussi sur la jeunesse, sur les enfants, sur ces regards neufs qui découvriront peut-être ici leur première exposition.Le dessinateur Mostafa El-Sheikh, président de l’Association égyptienne du caricature, n’a pas caché sa reconnaissance envers le ministère pour avoir permis cette expérience inédite. Selon lui, exposer dans un lieu public tel qu’une station de métro élargit considérablement le cercle des spectateurs et ancre l’art visuel dans la vie réelle, là où il prend tout son sens.De son côté, Fawzi Morsi, commissaire de l’exposition et secrétaire général de l’association, a rappelé que la célébration mondiale de l’ouverture du Grand Musée égyptien dépasse largement le cadre artistique : elle incarne un moment civilisationnel et humain majeur. Les artistes, dit-il, ont tenu à traduire cet événement avec lucidité et clarté, conscients du rôle du caricature comme outil critique, capable de simplifier les enjeux complexes et de révéler les paradoxes sociaux et politiques avec une force visuelle immédiate.Le ministère de la Culture a également salué la coopération exemplaire de l’Autorité nationale des tunnels, présidée par le Dr ingénieur Tarek Hamed Guweily, ainsi que de R.A.T.P Dev Transport Cairo, en charge de l’exploitation de la ligne verte 3, dirigée par l’ingénieur Wadih Bouchiha. Une collaboration qui a permis d’offrir aux œuvres un écrin inattendu, mais parfaitement adapté.À Safaa Hegazy, l’art ne s’est pas contenté d’être exposé : il a circulé, il a surpris, il a touché. Entre deux trains, les caricatures ont rappelé une vérité simple et précieuse : la culture n’est jamais aussi vivante que lorsqu’elle se mêle à la vie des gens. Et parfois, il suffit d’un mur de station pour que le monde se mette à sourire.





