Ah, la langue… ce reflet fidèle de l’âme collective, cet espace de liberté où se mêlent poésie brute, ironie savoureuse et intelligence populaire. Et s’il est un idiome qui déborde d’inventivité, c’est bien l’arabe égyptien. Aujourd’hui, arrêt sur image autour d’un mot d’une banalité trompeuse, un mot que l’on croit connaître mais qui, en réalité, dit tout d’un homme : el-eid, « la main ». En Égypte, la main n’est jamais neutre. Elle parle, accuse, protège, trahit parfois. Elle révèle un caractère, une position sociale, une manière d’être au monde. Petite plongée dans cet argot où chaque main a son histoire.
• Eidu beida – « Il a la main blanche » : un bienfaiteur, un cœur large, toujours prêt à donner. • Eidu maska – « La main serrée » : l’avare, celui qui compte chaque piastre. • Eidu firta – « La main dispersée » : il donne sans mesure, quitte à se perdre lui-même. • Eidu tayla – « La main qui atteint » : une personne influente, capable d’ouvrir des portes. • Eidu wasla – « La main qui touche » : bien introduit, connecté, le carnet d’adresses bien rempli. • Eidu tawila – « La main longue » : méfiance, voilà un voleur. • Eidu khafifa – « La main légère » : pickpocket ou virtuose de l’adresse, selon le contexte. • Eidu makhrouma – « La main trouée » : l’argent y disparaît aussi vite qu’il arrive. • Eidu tarsha – « La main qui frappe au hasard » : bagarreur imprévisible, dangereux. • Eidu ‘ala albu – « La main sur le cœur » : il vit dans la peur, toujours sur le qui-vive. • Eidak ma‘aya – « Ta main avec la mienne » : viens m’aider, j’ai besoin de toi. • Eid wara wa eid ouddam – « Une main derrière, une devant » : il n’a rien, ni biens ni perspectives. • Ala hattet eidak – « Sous la même empreinte de ta main » : rien n’a changé, tout est resté en l’état. • Tislam eidak – « Que ta main soit préservée » : un merci profond, sincère. • Eidak menno wal-ard – « Ta main sur lui et la terre » : inutile d’insister, cause perdue. • Eidak ‘ala al-ma‘loum – « Ta main sur l’essentiel » : paie ce qui est dû, sans discuter. • Wal-eid ossaira – « La main est courte » : fauché, ou incapable d’agir. • Elli eidu fil-maya mesh zay elli eidu fil-nar – « La main dans l’eau n’est pas comme la main dans le feu » : juger est facile quand on ne souffre pas. • Maskeh men eidu elli betwagha – « Il le tient par la main qui lui fait mal » : il détient un secret, un moyen de pression. • Eidi ‘ala kitfak – « Ma main sur ton épaule » : je suis là, je te soutiens. • Eidu tetlef fi harir – « Une main à envelopper de soie » : un véritable maître dans son domaine. • Gayi w eidu fadiya – « Il est venu la main vide » : sans cadeau, sans rien apporter. • Eidi metkatfa – « Mes mains sont liées » : je suis impuissant, je ne peux rien faire. • Osfour fil-eid – « Un oiseau dans la main » : une chance à saisir, à ne pas lâcher. • Eid ‘ala eid bitsa‘ed – « Une main aide l’autre » : l’union fait la force.
L’Égypte excelle dans l’art de condenser des mondes entiers en une formule. Ici, la main cesse d’être un simple membre pour devenir un langage à part entière. Générosité, ruse, peur, influence, solidarité ou débrouille : toute la comédie humaine tient dans ce mot unique. Alors, la prochaine fois qu’un Égyptien parlera de mains, écoutez bien… il est peut-être en train de vous livrer, à demi-mot, tout un pan de son âme et de sa culture.





