Depuis sa création en 1901, le Prix Nobel de littérature n’est pas seulement une distinction prestigieuse ; il est la boussole qui guide les lecteurs à travers les tempêtes du siècle. Dans les rayons de nos bouquinistes, du Caire à Alexandrie, les noms des lauréats brillent d’une aura particulière sur les tranches dorées ou les couvertures usées par le temps. De la prose habitée du Grand-Caire au réalisme magique des terres lointaines, ces écrivains ont su capturer l’universel dans le particulier. Cette semaine, notre rubrique « Bouquiniste » vous propose une déambulation nostalgique et littéraire à la rencontre de cinq monuments de l’Académie suédoise, dont les œuvres continuent de hanter les étagères de nos bibliothèques et l’âme de leurs lecteurs.
Par Marwa Mourad
Naguib Mahfouz – L’Impasse des deux palais (Bayn al-Qasrayn)
Le résumé : Premier volet de la célèbre Trilogie du Caire, ce roman nous plonge dans l’intimité d’une famille bourgeoise cairote des années 1910. Sous l’autorité patriarcale absolue d’Ahmad Abd al-Jawad, le foyer vit au rythme des interdits, tandis qu’à l’extérieur, l’Égypte bouillonne sous l’occupation britannique. Entre la soumission silencieuse de l’épouse Amina et les désirs d’émancipation des enfants, Mahfouz brosse le portrait magistral d’une société en pleine mutation, où les traditions séculaires se heurtent aux vents de la modernité et de la révolution de 1919.
La biographie : Né en 1911 dans le quartier de Gamaliya, Naguib Mahfouz est le père du roman arabe moderne. Fonctionnaire de carrière, il a passé sa vie à observer les ruelles du Caire pour en extraire la quintessence humaine. Premier écrivain de langue arabe à recevoir le Prix Nobel en 1988, il a laissé une œuvre colossale, allant du réalisme historique à l’allégorie philosophique, faisant de la capitale égyptienne un théâtre universel.
Albert Camus – L’Étranger
Le résumé : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » Dès les premiers mots, Camus nous installe dans la conscience de Meursault, un employé de bureau à Alger qui semble traverser l’existence avec une indifférence glaciale. Après avoir tué un Arabe sur une plage écrasée de soleil sans motif apparent, il est jugé moins pour son crime que pour son incapacité à pleurer à l’enterrement de sa mère. Ce récit pur et tranchant explore l’absurdité de la condition humaine et la révolte silencieuse d’un homme qui refuse de mentir sur ses sentiments.
La biographie : Né en 1913 en Algérie, Albert Camus est l’une des figures de proue de la littérature française du XXe siècle. Philosophe de l’absurde et de la révolte, mais aussi humaniste solaire, il reçoit le Prix Nobel en 1957 à seulement 44 ans. Son œuvre, marquée par la quête de justice et la lucidité face au tragique, reste d’une actualité brûlante. Il meurt prématurément dans un accident de voiture en 1960.
Gabriel García Márquez – Cent ans de solitude
Le résumé : Chronique de la lignée des Buendía sur sept générations, ce roman raconte la naissance, l’apogée et la chute du village imaginaire de Macondo, isolé dans la jungle colombienne. Entre les inventions alchimiques de Melquíades, les guerres civiles interminables du colonel Aureliano Buendía et les pluies de fleurs jaunes, l’auteur mêle le quotidien le plus trivial au merveilleux le plus absolu. C’est une fresque totale sur le temps qui passe, la solitude inhérente à l’être humain et la fatalité de l’histoire.
La biographie : Surnommé « Gabo », le Colombien Gabriel García Márquez (1927-2014) a révolutionné les lettres mondiales avec le « réalisme magique ». Journaliste de formation, il a su transformer les légendes de son enfance et les turbulences politiques de l’Amérique latine en une mythologie universelle. Lauréat du Nobel en 1982, il est considéré comme l’un des plus grands conteurs du siècle dernier.
Annie Ernaux – Les Années
Le résumé : Dans ce livre salué comme une « autobiographie collective », Annie Ernaux délaisse le « je » traditionnel pour le « nous » ou le « on ». À travers des photos, des souvenirs de repas de famille et des slogans publicitaires, elle retrace l’évolution de la société française de l’après-guerre jusqu’au début des années 2000. C’est l’histoire d’une femme, d’une classe sociale et d’une nation qui s’entremêlent, capturant le passage du temps avec une précision sociologique et une émotion retenue.
La biographie : Née en 1940 en Normandie, Annie Ernaux a fait de sa propre vie la matière première de son œuvre. Pratiquant une « écriture plate », dépouillée d’artifices, elle explore les thèmes de la domination sociale, de l’avortement, de la mémoire et du désir. En 2022, elle devient la première femme française à recevoir le Prix Nobel de littérature, couronnant une œuvre courageuse et clinique.
Orhan Pamuk – Mon nom est Rouge
Le résumé : Istanbul, 1591. Au cœur de l’Empire ottoman, un enlumineur est assassiné. Le sultan a commandé en secret un livre illustré à la manière des peintres vénitiens, un acte considéré comme sacrilège par les traditionalistes. Le roman est une enquête policière fascinante où chaque chapitre est narré par un point de vue différent : le meurtrier, les victimes, une pièce de monnaie, ou même la couleur rouge elle-même. C’est une réflexion profonde sur le choc entre l’Orient et l’Occident, la peinture et la foi.
La biographie : Né en 1952 à Istanbul, Orhan Pamuk est le romancier de la mélancolie turque (le hüzün). Son œuvre est un pont constant entre la grandeur de l’Empire ottoman et les tourments de la Turquie moderne. Premier Turc à recevoir le Nobel en 2006, il est un fervent défenseur de la liberté d’expression et un maître de la narration postmoderne, mêlant histoire et métaphysique.





