Dans une époque saturée de paroles, d’opinions instantanées et de réactions permanentes, le silence apparaît presque comme une anomalie. Pourtant, dans la tradition islamique, il est loin d’être un vide : il est une discipline, une protection et parfois une forme supérieure d’adoration. Le silence n’est pas l’absence de voix, mais la maîtrise de soi.Le Coran accorde à la parole une valeur immense. Elle peut élever ou détruire. Dieu dit :« Il ne prononce pas une parole sans avoir auprès de lui un observateur prêt à l’inscrire » (Sourate Qaf, 50:18).Ce verset installe une conscience aiguë : chaque mot compte. Le croyant n’est pas libre de parler sans mesure. Il est responsable de sa langue comme de ses actes.La retenue devient alors une forme de sagesse. Le Coran ordonne :« Ô vous qui avez cru ! Craignez Dieu et dites des paroles justes » (Sourate Al-Ahzab, 33:70).La parole juste suppose un tri intérieur. Or ce tri exige le silence préalable. Se taire, ce n’est pas fuir ; c’est réfléchir avant d’exprimer.Le silence est aussi lié à la dignité morale. Le Coran décrit les serviteurs du Tout Miséricordieux ainsi :« Et lorsque les ignorants s’adressent à eux, ils disent : “Paix” » (Sourate Al-Furqan, 25:63).Face à la provocation, la réponse n’est pas l’escalade verbale. Elle peut être une parole apaisante, ou même un retrait digne. Le silence devient alors une résistance éthique.L’exemple de Maryam (Marie) illustre de manière saisissante cette dimension spirituelle. Dieu lui dit :« Si tu vois quelqu’un, dis : “J’ai voué un jeûne au Tout Miséricordieux ; aujourd’hui je ne parlerai à aucun être humain” » (Sourate Maryam, 19:26).Ce silence n’est pas faiblesse. Il est confiance totale en la justice divine. Il devient une protection contre l’injustice et le tumulte.Le silence en islam est également une porte vers la purification intérieure. Le tumulte extérieur reflète souvent une agitation intérieure. Se taire, c’est créer un espace où le cœur peut s’examiner. Le Coran rappelle :« Réussit certes celui qui se purifie » (Sourate Ash-Shams, 91:9).La purification ne passe pas uniquement par des actes visibles ; elle passe par la maîtrise des impulsions, notamment verbales.Cependant, le silence en islam n’est pas absolu. Il n’est ni indifférence face à l’injustice ni abandon du devoir de vérité. Le Coran commande également :« Et ne cachez pas le témoignage » (Sourate Al-Baqara, 2:283).Il existe donc un silence noble et un silence coupable. La spiritualité de la retenue ne consiste pas à se taire devant l’oppression, mais à maîtriser sa parole pour qu’elle soit utile, juste et constructive.Dans la tradition prophétique, la langue est décrite comme l’un des plus grands défis de l’être humain. La retenue verbale devient un exercice quotidien. Elle apprend la patience, la modestie et l’écoute. Dans un monde où chacun veut être entendu, l’islam valorise aussi celui qui sait écouter.Le silence devient alors une forme d’adoration invisible. Il protège les relations, évite les conflits inutiles et apaise les cœurs. Il permet au croyant d’entendre ce qui dépasse le bruit : la conscience, la prière intérieure, le rappel de Dieu.En définitive, le silence en islam n’est pas un mutisme. C’est une discipline du cœur. C’est choisir ses mots comme on choisit ses actes. C’est comprendre que la foi ne se manifeste pas seulement dans ce que l’on dit, mais aussi dans ce que l’on décide de ne pas dire.Dans un monde dominé par la parole immédiate, la spiritualité de la retenue apparaît comme un acte de profondeur. Se taire pour mieux penser. Se taire pour ne pas blesser. Se taire pour laisser la vérité mûrir. Et parler seulement lorsque la parole devient lumière.





