Le 4 janvier 1879 s’éteignait l’une des plus grandes voix du XIXᵉ siècle égyptien : la célèbre cantatrice Almaz. À l’annonce de sa mort, le khédive Ismaïl Pacha manifesta une profonde tristesse et lui rendit un hommage rare et significatif.
Selon l’historien Qustandî Rizq dans son ouvrage La musique orientale et le chant arabe, le souverain, qui interdisait habituellement le passage des cortèges funèbres par la place d’Abdine – en raison de son aversion pour les lamentations publiques qu’il considérait de mauvais augure –, fit une exception pour Almaz. Il autorisa que son cercueil traverse la place située devant le Palais d’Abdine. Lorsque la dépouille arriva, le khédive apparut au balcon de son palais et pria pour elle, saluant la grandeur de sa contribution à la musique arabe.
Ismaïl Pacha était profondément épris de musique arabe. Il accorda une pension mensuelle de quinze livres au grand chanteur Abdou El-Hamouli, et de dix livres à Almaz ainsi qu’à plusieurs artistes renommés de l’époque, dont Ahmed Al-Leithi, Ibrahim Sahloun et Mohamed Khattab.
Ces pensions continuèrent d’être versées sous le règne du khédive Tewfik Pacha, avant d’être supprimées à l’époque du khédive Abbas II.
Une renaissance du chant égyptien
Almaz fut la voix féminine la plus célèbre de la seconde moitié du XIXᵉ siècle. Son apparition coïncida avec les premières tentatives de renaissance du chant égyptien, longtemps resté en déclin depuis l’époque des Mamelouks circassiens jusqu’à la fin de la domination ottomane.
Le critique et historien Kamel Al-Nagmi, dans son ouvrage Le patrimoine du chant arabe, souligne que la renaissance musicale débuta dès le premier quart du XIXᵉ siècle grâce aux efforts de figures telles que le cheikh Chihab Eddine et le cheikh Mohamed Abdel Rahim Al-Masloub.
Le premier sauvegarda l’art des muwashshahât andalouses en compilant un ouvrage fondamental connu sous le nom de Safinat Chihab, rassemblant des centaines de pièces menacées de disparition. Le second ouvrit la voie au développement du dawr, forme vocale qui atteignit son apogée grâce à Abdou El-Hamouli et Mohamed Othman, dominant la scène musicale jusqu’au début du XXᵉ siècle.
Les débuts d’Almaz
Le véritable nom d’Almaz était Sakina. Les récits divergent quant à l’origine sociale de sa famille : certains affirment que son père était maçon et qu’elle portait sur sa tête des paniers de mortier en chantant, d’autres disent qu’il était teinturier.
Elle était décrite comme ayant le teint mat, de grands yeux, des sourcils épais et un port gracieux. Sa voix se distinguait par sa pureté et sa facilité d’émission. Elle chantait parfois au palais du khédive Ismaïl, devant son épouse et les dames de la cour, interprétant ses airs avec aisance, tout en jouant au trictrac ou en agitant un mouchoir, sans effort apparent.
Avant elle, la chanteuse Sakina – surnommée « Bek » par le public – avait brillé sous le règne d’Abbas Ier et de Saïd Pacha. Lorsque la jeune Almaz apparut, elle rejoignit sa troupe, mais la rivalité artistique les sépara bientôt. Almaz fonda alors son propre ensemble et s’imposa sur la scène musicale, tandis que l’étoile de sa rivale pâlissait.





