Ce n’était ni une arme, ni une menace, ni même une infraction. Juste un sachet de foul et deux pains destinés à calmer la faim d’une adolescente. Pourtant, à Beni Soueif, ce repas de fortune est devenu le symbole d’une blessure collective. Car lorsqu’une élève est humiliée pour avoir tenté de se nourrir, c’est bien plus qu’un règlement qui est en cause : c’est le regard d’une société sur ses enfants les plus modestes et les fractures sociales qui, dès l’école, dessinent les inégalités de demain.
Par : Hanaa Khachaba
Il est des faits divers qui dépassent le simple cadre de l’actualité pour devenir le miroir de nos contradictions collectives. L’affaire de cette lycéenne de Beni Soueif, dont le « crime » aurait consisté à conserver dans son pupitre un sachet de foul et deux pains destinés à son repas de la journée, appartient à cette catégorie.
Selon les témoignages relayés sur les réseaux sociaux et dans les médias, la jeune fille aurait été surprise avec sa modeste collation à l’intérieur de sa salle de classe. L’incident aurait donné lieu à des mesures administratives disproportionnées, allant jusqu’à la confiscation du repas et à l’ouverture d’une enquête. Qu’il s’agisse d’une maladresse bureaucratique ou d’un excès de zèle, le symbole est saisissant : le repas d’une élève issue d’un milieu modeste s’est retrouvé traité comme une pièce à conviction.
Au-delà de l’émotion légitime suscitée par cette affaire, c’est une question plus profonde qui se pose : que révèle-t-elle de notre rapport aux inégalités sociales ?
Dans de nombreux établissements publics, des milliers d’élèves parcourent chaque jour de longues distances pour rejoindre leur école. Beaucoup arrivent tôt le matin et ne rentrent chez eux qu’en fin d’après-midi. Pour certains, un sachet de foul et quelques morceaux de pain constituent le seul repas de la journée scolaire. Ce n’est pas un choix alimentaire ; c’est souvent une nécessité économique.
Lorsque l’institution scolaire perd de vue cette réalité, elle risque de transformer la pauvreté en faute. Or l’école devrait précisément être l’espace où les différences sociales s’estompent, où chaque élève est considéré d’abord comme un apprenant et non comme le reflet de la condition économique de sa famille.
Cette affaire met également en lumière un phénomène plus inquiétant : les fractures sociales commencent parfois à se creuser dès les bancs de l’école. L’enfant qui ne peut acheter son repas à la cafétéria, celui qui porte un uniforme usé, celui qui apporte un repas modeste de chez lui, devient souvent l’objet de regards, de remarques ou de stigmatisation. Ces expériences, répétées au fil des années, construisent un sentiment d’exclusion qui accompagne certains jeunes bien au-delà de leur scolarité.
L’école est censée être un ascenseur social. Pourtant, lorsque les inégalités matérielles y deviennent visibles et que les réponses institutionnelles manquent d’empathie, elle peut involontairement reproduire les clivages qu’elle devrait combattre. Ce qui n’est au départ qu’une différence de revenus finit alors par devenir une différence de confiance en soi, d’ambition et parfois même de destin.
L’émoi provoqué par l’affaire de Beni Soueif ne s’explique donc pas seulement par la confiscation d’un repas. Il traduit le refus collectif de voir la précarité traitée comme une entorse au règlement plutôt que comme une réalité sociale exigeant compréhension et accompagnement.
Car derrière ce sachet de foul se trouve une adolescente. Derrière cette adolescente se trouve une famille qui tente de faire face aux difficultés du quotidien. Et derrière cette famille se dessine une question essentielle : quelle école voulons-nous construire ? Une école qui sanctionne les signes de la pauvreté ou une école qui protège la dignité de ceux qui en souffrent ?
La véritable leçon de cette affaire ne concerne ni le foul ni le règlement intérieur. Elle concerne la place que notre société accorde à ses enfants les plus vulnérables. Car lorsqu’un simple repas devient un sujet de controverse nationale, c’est peut-être le symptôme d’un malaise social bien plus profond qui demande à être entendu.





