
S’il est des artistes qui façonnent la matière, il en est d’autres, plus rares, auxquels la matière semble livrer ses secrets. Rudy Rahmé appartient à cette seconde lignée. Sculpteur, peintre et poète, il ne conçoit pas les arts comme des territoires séparés, mais comme les expressions d’une même quête où la forme, la pensée et la contemplation s’entrelacent. Chez lui, le bois, la pierre, la couleur et le verbe deviennent autant de voies pour sonder l’homme, la nature et le mystère du temps.
C’est à Bcharré, au cœur d’un paysage dominé par la Vallée de Qadisha et les Cèdres de Dieu, que s’enracine sa sensibilité. Dans cette terre intimement liée à la montagne, à la spiritualité et à l’héritage de Gibran Khalil Gibran, l’artiste a appris à regarder la nature autrement que comme un simple décor. L’arbre y devient mémoire, la pierre peut révéler un corps en attente d’être découvert, tandis que la matière éprouvée par le temps semble conserver les traces d’une existence secrète.
Après sa formation à l’Académie libanaise des beaux-arts, Rudy Rahmé poursuivit son parcours artistique à Florence, où il approfondit notamment son travail de sculpteur, avant de compléter son expérience par des formations et des séjours artistiques à Paris. Ces étapes n’ont jamais détaché son œuvre de son ancrage premier. Au contraire, elles ont contribué à élargir un langage dont les racines demeurent profondément libanaises.
Son approche de la création se distingue notamment par la volonté d’abolir les frontières entre les disciplines. À travers le concept de « sculpeinture », il rapproche la peinture et la sculpture, faisant dialoguer le relief, la couleur et le volume. La matière n’est dès lors plus une simple surface à transformer : elle devient un espace de recherche où le corps, le mouvement et la lumière peuvent exprimer des états intérieurs.
Cette conception trouve une résonance monumentale dans son travail sur les vieux cèdres de la Forêt des Cèdres de Dieu. Au lieu de considérer les troncs desséchés comme de simples vestiges, Rudy Rahmé y perçoit une mémoire vivante. Parmi les œuvres les plus emblématiques de cette démarche figure le « Cèdre Lamartine », une sculpture monumentale qui s’élève à près de 39 mètres. Son travail sur les cèdres s’inscrit également dans une réflexion symbolique autour de la Trinité, où la matière naturelle devient porteuse d’une dimension spirituelle.
Chez lui, sculpter ne signifie donc pas seulement donner une forme à ce qui était informe. Il s’agit plutôt de révéler ce qui demeure enfoui dans la matière, comme si le rôle de l’artiste consistait à écouter avant de créer.
Cette relation entre art et mémoire s’étend jusqu’aux œuvres liées au dernier hommage. Rudy Rahmé a conçu et réalisé le cercueil du poète Saïd Akl en pierre libanaise et en bois de cèdre ancien, sur lequel furent gravés des titres de ses œuvres. Il a également conçu et réalisé celui du patriarche Nasrallah Boutros Sfeir en bois d’olivier, en y ajoutant une sculpture évoquant ses traits. Dans ces créations singulières, l’art devient une manière de préserver une présence lorsque la vie s’est retirée.
La poésie demeure, enfin, au cœur de cette démarche. Dans ses sculptures, les corps semblent vouloir s’affranchir de la pesanteur, les formes suggèrent l’ascension et la matière paraît animée d’un souffle intérieur. Chez Rudy Rahmé, la sculpture devient ainsi poésie silencieuse, tandis que le poème cherche à retrouver la puissance de l’image.
Sa singularité réside moins dans la diversité de ses pratiques que dans leur fusion au sein d’une vision cohérente. Profondément enraciné dans Bcharré et dans la mémoire du Liban, il poursuit une œuvre où la terre nourrit l’inspiration et où le geste artistique tente, inlassablement, de transformer le silence de la matière en langage.





