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Home Vision d’Egypte

Shallalat, le jardin où l’Histoire murmure ses secrets fleuris !

par Hanaa Khachaba
October 19, 2026
in Vision d’Egypte
Shallalat, le jardin où l’Histoire murmure ses secrets fleuris ! 1 - Le Progrès Egyptien
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Il existe à Alexandrie des lieux que l’on ne visite pas seulement : on les traverse comme on traverse un souvenir. Les jardins des Cascades, ou jardins de Shallalat, sont de ceux-là. À quelques pas du tumulte de la ville, derrière les rues qui portent encore les traces de plusieurs époques, s’étend un morceau d’Alexandrie où le temps semble avoir choisi de ralentir.

Par : Hanaa Khachaba

 Ici, les arbres plongent leurs racines dans une terre chargée d’histoire, les eaux ont longtemps accompagné les promenades et, entre les feuillages, des pierres anciennes continuent de raconter les batailles, les citernes, les remparts et les rêves d’une ville qui n’a jamais cessé de se réinventer.

Car ce jardin n’est pas un simple espace vert. Il est une rencontre improbable entre la nature et l’histoire, entre l’architecture militaire et l’art des jardins, entre la mémoire de l’Alexandrie ancienne et les aspirations modernes de la ville à la fin du XIXe siècle.

Le rêve d’une Alexandrie nouvelle

À la fin du XIXe siècle, Alexandrie connaît une profonde transformation. La ville s’ouvre davantage sur le monde, se modernise et voit naître de nouveaux espaces publics destinés à offrir à ses habitants des lieux de promenade, de fraîcheur et de rencontre.

Vers 1897, le responsable du service des jardins de la municipalité, connu sous le nom de Monferato ou Monfront selon les sources, aurait nourri l’ambition de transformer une partie des jardins municipaux en un parc véritablement remarquable. Son inspiration venait notamment des grands parcs paysagers occidentaux, et plus particulièrement de Central Park à New York, dont le modèle avait profondément renouvelé la conception des espaces verts urbains.

L’idée était audacieuse : pourquoi Alexandrie ne posséderait-elle pas, elle aussi, un grand jardin où la nature ne serait pas simplement plantée, mais composée comme un paysage ?

Le nom de Frederick Law Olmsted, le célèbre paysagiste américain associé à la conception de Central Park avec Calvert Vaux, apparaît alors dans l’histoire de ce projet. Plusieurs travaux consacrés aux jardins historiques d’Alexandrie indiquent que le jardin de Shallalat fut conçu ou aménagé dans l’esprit des principes paysagers d’Olmsted : transformer un terrain relativement uniforme en un paysage fait de reliefs, d’eau, de perspectives et de végétation. 

Ainsi naquit un jardin qui ne devait pas seulement être beau. Il devait donner l’illusion d’un paysage naturel là où la main de l’homme avait patiemment modelé chaque relief.

Du fossé de guerre au jardin

Mais avant de devenir un lieu de promenade, ce territoire avait connu une toute autre vocation.

Pendant des siècles, Alexandrie avait vécu derrière ses murailles. La ville fondée par Alexandre le Grand avait été entourée de puissantes fortifications, renforcées et transformées au fil des siècles par les Ptolémées, les Romains, puis les différentes dynasties qui se succédèrent sur la terre d’Égypte.

Les vestiges qui subsistent aujourd’hui dans les jardins de Shallalat appartiennent principalement aux fortifications médiévales et aux ouvrages défensifs plus tardifs. Le Centre d’Études Alexandrines souligne notamment la présence d’une haute tour qui marquait autrefois l’angle nord-est de la double enceinte médiévale. Lorsque les courtines voisines furent démolies au début du XXe siècle, la tour fut préservée et intégrée au jardin. 

C’est peut-être là que réside le charme le plus singulier de Shallalat : la guerre y a cédé sa place à la promenade.

Ce qui fut autrefois un ouvrage destiné à repousser l’ennemi est devenu un décor silencieux pour les promeneurs. Les pierres qui avaient vu passer soldats et convois militaires regardent désormais les familles, les enfants et les amoureux qui viennent chercher un peu de fraîcheur sous les arbres.

Le jardin semble ainsi avoir réconcilié deux Alexandrie : celle qui se protégeait derrière ses murailles et celle qui, des siècles plus tard, aspirait à respirer librement.

Quand l’eau dessine le paysage

Le nom même de Shallalat, qui signifie « cascades », évoque l’un des éléments qui donnaient autrefois au jardin son caractère spectaculaire.

L’aménagement reposait sur une idée paysagère simple mais ingénieuse : faire du relief et de l’eau les principaux acteurs du décor. Au lieu d’un terrain parfaitement plat, le jardin fut modelé en pentes, en élévations et en dépressions, agrémentées de bassins, de canaux et de cascades.

L’eau descendait, circulait, se rassemblait dans les bassins et donnait au paysage un mouvement qui contrastait avec la pierre immobile des anciennes fortifications.

On évoque traditionnellement trois lacs, dont le plus important fut longtemps connu des Alexandrins sous le nom de « mer de Djoha », ainsi qu’un pavillon destiné aux oiseaux, notamment aux cygnes.

L’eau n’était donc pas seulement un élément décoratif. Elle était l’âme du jardin.

Dans une ville méditerranéenne où la lumière peut être éclatante et la chaleur accablante, elle apportait le murmure, la fraîcheur et le mouvement. Elle transformait la promenade en expérience sensorielle : le bruissement des feuillages, le reflet du ciel sur les bassins, le ruissellement de l’eau et l’ombre des grands arbres composaient une musique discrète.

Sous les arbres, une autre ville dort

Mais il suffit de regarder un peu plus attentivement pour comprendre que l’essentiel du jardin ne se trouve pas seulement à la surface.

Sous les pas des promeneurs dort une autre Alexandrie. La ville fut longtemps alimentée en eau douce grâce à un immense réseau de citernes souterraines. Du Bas-Empire romain jusqu’au début du XXe siècle, les habitants d’Alexandrie dépendirent largement de ces réservoirs, alimentés notamment par les eaux du Nil et par les pluies. Après la conquête arabe de 642, les bâtisseurs alexandrins développèrent des citernes toujours plus vastes, dont certaines furent construites sur plusieurs niveaux. 

Et parmi elles se trouve l’un des trésors les plus fascinants des jardins de Shallalat : la citerne El-Nabih.

Classée à la fin du XIXe siècle, cette immense structure souterraine descend à environ onze mètres sous le niveau actuel du sol. Sa vaste salle mesure environ 11,50 mètres sur 13 et pouvait contenir jusqu’à 1 200 mètres cubes d’eau. Trois niveaux de colonnes reliées par des arcs soutiennent l’ensemble, donnant à l’espace une allure si impressionnante qu’elle lui a valu un surnom magnifique : « la cathédrale souterraine ». 

Lorsque l’on imagine cet espace dans l’obscurité, éclairé autrefois par quelques ouvertures, il est difficile de ne pas penser à une cathédrale sans vitraux, où les colonnes remplaceraient les arbres et où l’eau aurait tenu lieu de lumière.

Les architectes qui construisirent ces citernes avaient recours à une technique remarquable. Des colonnes et des éléments architecturaux provenant parfois de constructions plus anciennes furent réemployés pour former un réseau de supports capable de porter les voûtes. Ainsi, jusque dans ses profondeurs, Alexandrie raconte le réemploi de son propre passé. 

La citerne El-Nabih aurait été construite entre le XIe et le XIIIe siècle, avec une importante phase de restauration probablement située entre le XVIe et le XIXe siècle. Sa proximité avec les anciennes murailles et avec l’une des grandes portes de la ville laisse également penser qu’elle aurait pu jouer un rôle dans l’approvisionnement des populations et des installations militaires. 

Les pierres qui ont survécu

À Shallalat, la mémoire ne se trouve donc pas seulement dans les livres. Elle est dans les pierres. Une tour médiévale se dresse encore comme un témoin solitaire. D’autres vestiges des fortifications ont survécu dans le jardin ou dans ses environs. Le site conserve également la Tabiyet Al-Nahassin, un ouvrage défensif datant du XIXe siècle, associé aux fortifications édifiées au milieu de ce siècle devant l’ancienne muraille médiévale. Le Centre d’Études Alexandrines la présente comme le seul vestige d’un bastion construit en 1845 contre la double enceinte médiévale et utilisé comme manufacture de cartouches.

Il y a quelque chose de profondément poétique dans cette coexistence.

Un arbre centenaire peut étendre ses branches au-dessus d’une muraille qui fut autrefois construite pour résister aux armées. Une fleur peut pousser à quelques mètres d’une tour qui surveillait jadis l’horizon. Et sous la terre, une citerne vieille de plusieurs siècles conserve silencieusement le souvenir d’une ville qui devait apprendre à apprivoiser l’eau pour survivre.

Un jardin comme un livre

Les jardins des Cascades peuvent ainsi être lus comme un livre dont chaque page appartient à une époque différente.

Il y a d’abord l’Alexandrie antique, dont la mémoire archéologique affleure encore dans le sous-sol et dans certains vestiges.

Puis l’Alexandrie médiévale, protégée par ses murailles et ses tours.

L’Alexandrie des sultans, qui renforça ses défenses et veilla sur cette cité stratégique tournée vers la Méditerranée.

L’Alexandrie du XIXe siècle, qui transforma ses anciennes fortifications, ses fossés et ses espaces militaires pour les inscrire dans une ville moderne.

Et enfin l’Alexandrie des jardins, des promenades, des familles et des souvenirs.

C’est cette superposition qui donne à Shallalat son caractère presque irréel.

Ici, l’histoire ne se trouve pas derrière une vitrine. Elle pousse dans le sol, se cache sous les racines, se reflète dans l’eau et se dresse entre les feuillages.

Une oasis au cœur de la ville

Au fil du temps, les jardins ont cependant perdu une partie de leur superficie et de leur éclat. Des travaux urbains, l’extension des routes et la construction de nouveaux équipements ont progressivement réduit leur emprise. Une étude consacrée à la végétation et à l’histoire du site estime que les jardins, qui occupaient plusieurs dizaines de feddans au milieu du XXe siècle, n’en couvrent aujourd’hui qu’une partie beaucoup plus réduite.

Cette évolution rappelle une vérité douloureuse : les jardins historiques sont parfois les premières victimes de l’expansion des villes.

Pourtant, Shallalat conserve une valeur exceptionnelle. Des recherches botaniques y ont recensé plusieurs dizaines d’espèces végétales, tandis que les arbres anciens témoignent de la longue histoire paysagère du site. 

Ce jardin mérite donc d’être regardé non comme un simple espace de verdure, mais comme un patrimoine vivant.

Car un monument de pierre peut être restauré une fois qu’il a été identifié. Un arbre ancien, lui, ne peut pas être remplacé par un autre arbre. Il porte dans son tronc les décennies qu’il a traversées.

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