
Certaines personnalités traversent les époques sans jamais se laisser enfermer dans une seule définition. Lobna Abdel Aziz appartient à cette catégorie rare de femmes dont le parcours conjugue élégance, culture, indépendance d’esprit et fidélité aux mots. Actrice emblématique, voix familière de plusieurs générations à la radio et journaliste, son œuvre unit l’art, l’information et la littérature.
Née au Caire le 1er août 1935, elle grandit parmi les livres. Son père, Hamed Abdel Aziz, journaliste et traducteur à Al-Ahram, lui transmet le goût de la lecture. À l’Université américaine du Caire, elle est élue Miss AUC en 1954.
À dix ans, elle découvre la magie de la voix à la radio égyptienne, dans Children’s Corner. Sous le nom de « Tante Lulu », elle accompagne plusieurs générations et lie durablement les auditeurs.
Une bourse Fulbright la conduit aux États-Unis, où elle étudie le théâtre à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) et devient correspondante d’Al-Ahram. Elle écrit en anglais, son père traduit ses articles en arabe. De retour en Égypte, elle assume des responsabilités rédactionnelles.
En 1957, Al-Wisada al-Khalia (The Empty Pillow), aux côtés d’Abdel Halim Hafez, marque son entrée remarquée au cinéma. Son élégance, sa sensibilité et son intelligence du jeu la placent parmi les figures marquantes de son époque. Wa Islamah, Ah Men Hawwa et Arous el-Nil, où elle incarne Hamis, enrichissent la mémoire du cinéma arabe.
Ana Horra (Je suis libre, 1959) occupe une place particulière. Son titre semble annoncer une conviction qui traversera sa vie : la liberté comme exigence intérieure et droit de la femme à penser, choisir et construire son destin. À travers ce rôle, elle donne un visage à l’émancipation féminine et interroge les conventions sociales.
Dans sa vie personnelle, après un premier mariage avec le producteur Ramses Naguib, elle épouse en 1965 le docteur Ismail Barada, musicien qui l’accompagne au piano à la radio. Ils ont deux filles. Installée aux États-Unis, elle s’éloigne des plateaux pour sa famille, sans abandonner la radio ni l’écriture.
Elle retrouve l’écran avec Emaret Yacoubian (2007), puis Geddo Habibi (2012).
Sa plume demeure vivante : depuis 2007, elle signe la chronique hebdomadaire Limelight dans Al-Ahram Weekly, où elle partage ses observations culturelles. En 2021, elle publie avec la journaliste Heba Mohamed Ali son autobiographie, Lubna: Story of a Free Woman, titre qui fait écho à l’un de ses rôles emblématiques. Présentatrice, elle partage aussi ses souvenirs et son regard sur son pays.
En août 2025, l’Université américaine du Caire célèbre son ancienne diplômée pour son quatre-vingt-dixième anniversaire par une exposition de photographies et d’affiches, ainsi qu’une sculpture représentant Hamis.
Il est des carrières que l’on mesure au nombre de films ; d’autres franchissent les frontières entre les disciplines et gardent un dialogue vivant avec plusieurs générations. Lobna Abdel Aziz appartient à cette seconde catégorie : de la liberté portée par Ana Horra à la magie de « Tante Lulu », du journalisme à l’écriture, chacune de ses vies artistiques porte une voix singulière.
À quatre-vingt-onze ans, elle demeure une figure majeure de la culture égyptienne. Son élégance ne se limite pas à son apparence, pas plus que son héritage ne se résume à ses films. Il réside dans sa fidélité à ses convictions, dans le goût intact des mots et dans ce lien préservé avec le public. De l’enfant qui découvrait la radio à la chroniqueuse d’Al-Ahram Weekly, se dessine le parcours d’une femme libre dont la voix, la plume et la présence continuent de traverser le temps.





