Les analyses s’intéressant à l’alliance AUKUS se sont concentrées sur l’Australie et les États-Unis, négligeant le Royaume-Uni, qui pourrait en fait en être le principal bénéficiaire, analyse La Tribune , le 28 décembre 2021
L’alliance AUKUS, réunissant l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis, a officiellement vu le jour le 22 novembre 2021, lors d’une cérémonie de signature discrète à Canberra, environ deux mois après l’annonce publique et spectaculaire de l’accord par les dirigeants des trois pays concernés.
Dans l’intervalle, une avalanche d’analyses s’est concentrée sur les aspects stratégiques et géopolitiques de cette entente pour l’Australie et les États-Unis, tendant à minimiser ses dynamiques politiques et économiques.
Sans entrer dans le détail des considérations intérieures qui ont poussé l’équipe au pouvoir à Canberra à signer AUKUS, rappelons que, selon de récents sondages, le premier ministre actuel, Scott Morrison, et sa coalition de centre droit, du Parti libéral et du Parti national, risquent d’être battus aux élections législatives fédérales prévues entre mars et juin 2022. Dès lors, il est certainement dans son intérêt de mettre en place ce que les Australiens appellent un environnement d’« élections kaki », où les procès en patriotisme éclipsent les débats politiques sérieux. D’où la tentative de Peter Dutton, l’actuel ministre australien de la Défense, de dépeindre toute remise en question de l’AUKUS comme une forme de complaisance envers la Chine.
Les bénéfices américains
Pour les États-Unis, hormis l’importance symbolique de l’accord, les avantages stratégiques d’AUKUS sont en réalité modestes. Cet accord a seulement permis d’entériner encore davantage le fait que leur partenaire historique australien – l’Australie est le seul pays à avoir été impliqué dans toutes les guerres, des plus justifiées aux plus douteuses, auxquelles Washington a pris part depuis 1917 – était complètement à leurs côtés dans leur affirmation comme grande puissance.
AUKUS vient s’ajouter à plusieurs alliances existantes réunissant les deux pays : ANZUS, qui les lie entre elles et avec la Nouvelle-Zélande, et dont on vient de célébrer le soixante-dixième anniversaire ; le dispositif de partage de renseignements Five Eyes (qui date de la Seconde Guerre mondiale et rassemble les États-Unis, l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni) ; et le Dialogue quadrilatéral pour la sécurité, ou Quad, au sein duquel on retrouve les États-Unis, l’Australie, l’Inde et le Japon, qui a été créé en 2007 et récemment ravivé.
Plus concrètement, le fait de disposer dans les années 2040, à travers la flotte sous-marine australienne, d’une force auxiliaire de l’US Navy de quelque huit sous-marins nucléaires dans la mer de Chine méridionale constitue pour Le Pentagone un avantage stratégique réel, bien que marginal : la marine américaine possède plus que 70 sous-marins de propulsion nucléaire.
Quant aux avantages économiques, soulignons d’abord qu’il est peu probable que les sous-marins soient construits aux États-Unis. Pour deux raisons.
D’une part, en l’état actuel des choses, les chantiers navals américains ont déjà des carnets de commandes bien remplis pour les prochaines décennies, puisqu’ils produisent des navires en bien plus grand nombre pour l’US Navy (dont l’équipement est évidemment prioritaire).
D’autre part, les exigences australiennes semblent porter sur un sous-marin de chasse et de combat plus petit que ceux produits pour l’USN, plutôt similaire à la classe Astute existante dans la Royal Navy britannique. Ceux-ci nécessitent des équipages moins importants (100 sous-mariniers) que ceux de l’actuelle classe Virginia de l’US Navy (plus de 130 membres). Surtout, les sous-marins de la classe Virginia, dont le coût unitaire est de 3,34 milliards de dollars, sont également un tiers plus chers que les sous-marins britanniques de la classe Astute (2,19 milliards de dollars).
En outre, les fabricants américains (comme Lockheed Martin) devaient déjà fournir les systèmes d’armes pour les douze sous-marins prévus dans le cadre du projet avorté avec le français Naval Group. Ils le feront très probablement pour les huit navires prévus dans le cadre d’AUKUS. Les entreprises américaines bénéficieront toutefois plus pleinement d’autres aspects de l’arrangement AUKUS, avec le développement et la fabrication d’armements de haute technologie.
Toutefois, ces accords de coopération étaient déjà bien engagés avant l’annonce d’AUKUS et avaient été préfigurés par de nombreuses réunions bilatérales Australie/États-Unis. Par exemple, l’emblématique drone de combat Loyal Wingman, développé par une filiale de Boeing en Australie, a effectué son premier vol en février de cette année.
Ainsi, en termes économiques, le principal bénéficiaire d’AUKUS n’est pas Washington. Il s’agit en fait de Londres, dont, de manière assez surprenante, le rôle et, surtout, les intérêts économiques comme diplomatiques dans cette affaire n’ont que peu été examinés.
Pour le Royaume-Uni, un
bon coup diplomatique…
Le Royaume-Uni n’a pratiquement pas souffert des remous diplomatiques qui ont suivi l’annonce de la naissance d’AUKUS 16 septembre. Par exemple, alors que Paris a rappelé ses ambassadeurs de Canberra et de Washington, celui de Londres est resté en place.
À l’époque, cela a été interprété comme une manière subtile de minimiser l’importance du Royaume-Uni. Peut-être aussi, étant donné l’état déplorable des relations franco-britanniques dans le contexte du Brexit, a-t-il pu sembler peu utile d’ajouter cette alliance à une liste déjà longue de sujets litigieux.





