La question de la réunification de l’île est dans toutes les têtes après la victoire des nationalistes du Sinn Fein aux élections locales d’Irlande du Nord, même si l’union semble difficilement réalisable à court terme, selon Le Monde, le 16 mai 2022.
« Pensons-y toujours, n’en parlons jamais. » A la manière de Gambetta en 1871 à propos de la réintégration de l’Alsace-Lorraine à la France, les responsables irlandais du Sinn Fein, partisans de la réunification de l’île, restent discrets sur un objectif qui est en réalité leur raison d’être.
Pour se hisser à la première place lors des élections locales britanniques du 5 mai, le parti républicain irlandais, créé en 1905 pour lutter contre la mainmise de la Grande-Bretagne sur l’île, a mis en sourdine sa revendication historique, préférant se faire le défenseur du pouvoir d’achat des Nord-Irlandais menacé par l’inflation. Mary Lou McDonald, présidente de l’organisation, n’en a pas moins pensé tout haut, dès la victoire annoncée : un référendum sur la réunification est possible « à horizon de cinq ans ».
« Réunification » : personne n’aurait osé prononcer ce mot hautement inflammable lorsque, en 1998, un accord de paix a été signé après trois décennies de guerre civile entre les « unionistes » protestants – favorables au maintien de l’Irlande du Nord dans le Royaume-Uni – et les républicains catholiques, partisans de la fusion de la province britannique dans la République d’Irlande.
L’accord, garant de la paix civile, repose sur un savant compromis : aux républicains, il donne l’illusion de vivre dans une île unie, grâce à la disparition totale de la frontière ; aux unionistes, il garantit le maintien dans le giron britannique. La République d’Irlande a renoncé alors à revendiquer l’Irlande du Nord. Seul un vote majoritaire, à la fois au Nord et au Sud, pourrait aboutir à une réunification. Londres a ainsi accepté qu’un référendum puisse, dans l’avenir, mener à la perte de sa province.
Cette perspective, mentionnée symboliquement en 1998, est désormais tangible et, à terme, probable. « Seul un fou peut croire qu’elle va se réaliser rapidement. Et seul un plus fou encore peut croire (…) qu’on ne s’en approche pas », résume l’essayiste Fintan O’Toole dans The Guardian.
Avant même le Brexit, l’érosion relative de la population protestante en Irlande du Nord, par le jeu de la démographie, annonçait pareille évolution. Mais c’est le Brexit qui, paradoxalement, a transformé le rêve républicain de la réunification en réelle perspective.
Les gouvernements conservateurs britanniques, en feignant d’ignorer que 55,8 % des Irlandais du Nord avaient voté pour demeurer dans l’Union européenne (UE) au référendum de 2016, en sous-estimant la menace pour la paix qu’aurait représentée le retour d’une frontière sur l’île, et en relayant la rhétorique extrémiste du Parti démocratique unioniste (DUP) pro-Brexit, n’ont fait qu’alimenter le malaise et nourrir l’aspiration à l’unification qu’ils prétendent combattre.




