Dans un contexte mondial marqué par les tensions sur les marchés céréaliers, l’Egypte s’impose comme un modèle de résilience agricole. Le pays, fortement dépendant du blé pour son alimentation, a engagé ces dernières années une transformation profonde de son secteur agricole, fondée sur l’innovation scientifique et l’optimisation des rendements. Au cœur de cette stratégie : la mise au point de variétés de blé améliorées, capables de résister aux maladies et de produire davantage dans des conditions climatiques parfois difficiles.
Par Névine Ahmed
Le blé est considéré comme l’un des piliers stratégiques de la sécurité alimentaire en Egypte. Conscient de cet enjeu, l’Etat a adopté une stratégie globale articulée autour de deux axes majeurs : l’augmentation de la productivité et la réduction des pertes. Ces efforts visent directement à combler le déficit alimentaire, tout en limitant le recours aux importations, dont le coût pèse lourdement sur les réserves en devises du pays. L’importance des efforts engagés par l’Egypte dans le secteur du blé s’explique avant tout par la place centrale qu’occupe cette céréale dans la vie quotidienne. Matière première du pain, aliment de base par excellence, le blé constitue à la fois l’épine dorsale de la table égyptienne et un élément fondamental de l’identité culturelle etalimentaire du pays.
Pour le directeur du Centre d’information sur le climat au ministère de l’Agriculture, Mohamed Ali Fahim, le blé mérite pleinement son surnom “de père des cultures”. Au-delà de son rôle nourricier pour plus de trois milliards de personnes dans le monde, il représente, selon lui, une véritable arme stratégique, garantissant souveraineté décisionnelle et sécurité alimentaire à ceux qui en maîtrisent la production. L’hégémonie de grandes puissances agricoles- Inde, Chine, Russie, Etats-Unis et Union Européenne- sur plus de la moitié de la production mondiale de blé ne relève d’aucun mystère. Elle repose sur une équation simple : immensité des surfaces cultivées, dépendance aux pluies naturelles et faibles coûts de production. A titre d’exemple, la Chine cultive à elle seule près de 350 millions de feddans, avec un coût de production par tonne n’excédant pas 100 dollars grâce à l’irrigation naturelle. A l’inverse, l’Egypte fait face à des contraintes structurelles majeures, notamment que les terres arables et les ressources en eau sont relativement limitées.
Une révolution silencieuse de la productivité
Malgré ces obstacles, l’Egypte a réussi une avancée remarquable en matière de rendement agricole. Le pays a misé sur ce que les experts qualifient de “croissance verticale” c’est-à-dire l’augmentation de la productivité par unité de surface. L’évolution est spectaculaire : années 1980 : 5 ardabs par feddan, années 1990 : 8 à 10 ardabs, alors qu’aujourd’hui : plus de 20 ardabs en moyenne. Ce bond n’est pas le fruit du hasard. Il résulte des travaux du Centre de recherche agricole, qui a développé des variétés améliorées résistantes aux trois types de rouille, au versement des tiges, et caractérisées par un cycle court (143 à 155 jours).
Ce dernier atout est crucial : il permet aux cultures d’échapper aux vagues de chaleur précoces, susceptibles de réduire les rendements de moitié. La généralisation de ces variétés sur 3,5 millions de feddans a permis d’ajouter environ 6 millions de tonnes de production annuelle, pour une valeur dépassant 120 milliards de LE. A cela s’ajoute un gain de temps dans le cycle agricole, équivalant à un mois, générant environ 5 milliards de LE supplémentaires.
Pourquoi l’Egypte importe-t-elle encore du blé ?
Malgré ces performances, une question persiste : pourquoi le pays n’atteint-il pas l’autosuffisance totale? La réponse, d’après les experts, tient à trois contraintes majeures : une consommation élevée avec environ 20 millions de tonnes de blé par an, une pénurie d’eau : moins de 400 m3 par habitant et par an, contre quelques milliers dans d’autres pays, et un climat aride : des précipitations quasi nulles, contrairement à des pays comme la Russie ou la France (1000 à 1500 mm par an). Ces facteurs limitent fortement les possibilités d’expansion agricole horizontale.
Face à ces contraintes, les autorités défendent une stratégie d’autosuffisance relative. L’idée : exploiter au mieux les avantages comparatifs du pays. Ainsi, alors qu’un feddan de blé produit-il environ 3 tonnes, un feddan de pommes de terre peut en produire plus de 15 tonnes, avec une valeur d’exportation nettement supérieure. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : la valeur des exportations égyptiennes de fruits et légumes- cultivés sur moins d’un million de feddans- équivaut à celle nécessaire pour importer près de 30 millions de tonnes de blé.
Vers une gestion intelligente des ressources
Aujourd’hui, l’Egypte se classe au premier rang mondial en termes de productivité par unité de surface. Toutefois, l’expansion des cultures reste étroitement liée aux ressources disponibles en terres et en eau. Dans ce contexte, la sécurité alimentaire ne signifie pas produire tout, partout et à tout moment. Elle repose sur une équation plus complexe : gérer intelligemment les ressources, assurer la rentabilité des agriculteurs et garantir l’accès à l’alimentation pour la population. Une approche pragmatique, qui illustre les arbitrages nécessaires entre souveraineté alimentaire et efficacité économique.





