Il existe des langues qui ne s’apprennent pas dans les livres. Elles se transmettent à voix basse, dans les cuisines parfumées, entre deux tasses de thé, dans les soupirs de nos mères et les murmures de nos grands-mères. Ce sont des mots simples, parfois drôles, souvent profonds, qui disent la vie mieux que de longs discours.
Les femmes, plus que les hommes peut-être, ont gardé ces expressions vivantes. Non pas parce qu’il s’agirait d’un « langage féminin », mais parce que ce sont elles qui ont longtemps été les gardiennes de la parole quotidienne, celle qui console, qui gronde, qui prie… et qui pique aussi, parfois, là où ça fait rire.
Voici quelques-unes de ces expressions égyptiennes qui ont bercé notre enfance — et continuent de nous rattraper à l’âge adulte, souvent au moment où l’on s’entend parler comme sa mère.
Laf wi dawran
Littéralement, « faire des tours et des détours ». Dans la vraie vie, cela désigne surtout quelqu’un qui tourne autour du pot comme un taxi sans compteur. Une personne qui parle beaucoup, trop peut-être, pour ne pas dire l’essentiel. Quelqu’un qui embrouille, enjolive, maquille la vérité… jusqu’à la faire disparaître.
Quand une mère prononce « laf wi dawran », on comprend immédiatement : inutile d’insister, elle a déjà tout vu, tout compris… et elle n’est pas dupe.
Ostorha ya rab
Cette expression est une prière déguisée en soupir. « Protège-nous, Seigneur », dit-on, quand la situation devient fragile, quand la vie tangue un peu trop, ou quand on sent que le scandale n’est pas loin.
Les Égyptiens la prononcent à tout bout de champ : pour une fille qui grandit trop vite, un secret qui menace d’éclater, ou simplement pour traverser les tempêtes du quotidien. Ostorha ya rab, c’est le voile de la miséricorde qu’on demande, avec foi… et une pointe d’inquiétude.
Ramite tobtouh
El-béïd ‘an el-‘eïn, béïd ‘an el-alb
« Loin des yeux, loin du cœur ». Une phrase universelle, répétée avec sagesse… et souvent débattue. Est-ce une vérité cruelle ou une excuse bien commode ? Les Égyptiens la citent tantôt pour se consoler d’une absence, tantôt pour justifier un oubli.
Quoi qu’il en soit, cette expression nous rappelle que la distance n’est jamais neutre, même quand on prétend le contraire.
El-sabr moftah el-farag
Face aux épreuves, l’Égyptien a un réflexe ancestral : la patience. Beaucoup de patience. Parfois trop, diront certains. Ici, on attend, on endure, on espère… et on confie le reste à Dieu.
« La patience est la clé de la délivrance » : on lit cette phrase sur les vitrines des magasins, à l’arrière des taxis, sur les murs fatigués des villes. Une devise nationale, presque. Une philosophie de vie, entre résignation et foi profonde.
Min barra hallahalla, wa min gowwa ye‘lam Allah
À l’extérieur, tout brille. À l’intérieur, seul Dieu sait. Cette expression rappelle, avec une élégante lucidité, que les apparences sont souvent trompeuses.
On peut sembler lumineux, impeccable, irréprochable… mais le vrai combat se joue à l’intérieur. Et là, personne ne juge — sauf Allah. Une leçon de modestie enveloppée dans une phrase du quotidien.





