
Il est des écrivains dont l’œuvre ne se laisse enfermer dans une seule définition, non par dispersion, mais parce qu’elle procède d’une interrogation qui traverse plusieurs territoires de la connaissance. Chez Charbel Dagher, universitaire, poète, romancier, critique et chercheur libanais, cette interrogation porte sur les formes par lesquelles l’être humain éprouve, pense et représente le monde. La littérature, la philosophie, les arts visuels et la traduction ne constituent pas des domaines juxtaposés : ils deviennent les lieux d’une recherche commune, attentive aux métamorphoses du langage et aux déplacements du sens.
Né à Wata Houb, dans la région de Tannourine, au nord du Liban, Dagher a étudié à l’Université libanaise, puis à la Sorbonne Nouvelle–Paris III, où il a obtenu un doctorat en littérature arabe moderne en 1982, avant de soutenir, en 1996, une seconde thèse de doctorat consacrée à l’esthétique. Professeur à l’Université de Balamand depuis 1994, il a développé une œuvre qui associe création littéraire, recherche et réflexion théorique, tout en publiant en arabe et en français. Ce parcours témoigne d’une même exigence : ne jamais considérer les formes comme de simples apparences, mais interroger les systèmes de pensée, les héritages et les sensibilités qui les rendent possibles.
La poésie occupe une place fondatrice dans cette démarche. Dagher ne l’envisage pas comme un territoire clos, soumis à des conventions immuables. Son écriture explore les possibilités de la composition, du récit, du dialogue et de la construction visuelle, ouvrant le poème à des formes multiples. La langue n’y est pas seulement un instrument d’expression ; elle est une matière vivante, dont les résistances, les ressources et les transformations participent pleinement à l’acte de création. Écrire revient ainsi à éprouver ce que le langage peut accueillir, déplacer ou faire surgir.
Cette attention aux passages trouve un prolongement singulier dans son travail de traduction. En faisant entrer dans l’espace arabe des œuvres de Rimbaud, Rilke, Léopold Sédar Senghor ou Andrée Chedid, Dagher se confronte à des univers poétiques dont les rythmes, les imaginaires et les rapports à la langue diffèrent profondément. Traduire ne consiste plus alors à transporter un texte d’un idiome à un autre, mais à affronter la question de ce qui demeure lorsque changent les mots, la syntaxe et les résonances culturelles. Son travail sur la poésie africaine d’expression française élargit encore cette perspective, en faisant de la traduction un lieu de rencontre entre des expériences historiques et des sensibilités distinctes.
Son intérêt pour les arts visuels prolonge cette recherche. Dans ses études sur la calligraphie arabe et l’art moderne, l’image cesse d’être un objet offert à la contemplation pour devenir un espace de construction du sens. La lettre, par son tracé autant que par sa valeur linguistique, révèle cette double nature : elle signifie et se donne à voir. À travers elle, Dagher interroge les rapports entre écriture, représentation, histoire et identité, sans réduire l’œuvre plastique à un discours qui lui serait extérieur.
Cette traversée des disciplines trouve un autre prolongement dans sa réflexion sur les relations entre poésie et philosophie. Là où la pensée conceptuelle cherche à formuler et à ordonner, l’expérience poétique explore parfois ce qui échappe à la définition, sans pour autant renoncer à la connaissance. Leur rapprochement ne supprime pas leurs différences ; il permet d’en mesurer la fécondité.
La singularité de Charbel Dagher tient ainsi à une œuvre qui fait de la circulation entre les langages une méthode de pensée. De la poésie à la traduction, de la lettre à l’image, il explore moins des frontières à abolir que des écarts à comprendre. C’est dans ces espaces de passage, là où une forme rencontre les limites d’une autre et l’oblige à se redéfinir, que son travail trouve l’une de ses lignes de force.





