Clin d’œil
Par : Samir Abdel Ghany
Dans sa dernière exposition, intitulée « Descendre vers le fleuve », le grand artiste Mohamed Abla nous entraîne dans un univers empreint de chaleur et de mouvement, où le Nil ne se réduit ni à un cours d’eau ni à un espace géographique, mais devient une expérience spirituelle et visuelle, débordante de vie et de joie. Avec une pleine maîtrise de son art, Abla représente ses personnages sous forme de silhouettes aux contours affirmés, dans des compositions d’une spontanéité remarquable et d’une simplicité fascinante. Sa vision, parvenue à maturité, lui permet désormais de saisir les secrets de cet univers et de ceux qui l’habitent.
Tout commence par le fleuve lui-même, qu’Abla colore à chaque fois d’une manière différente et surprenante : tantôt de rose et d’orange, tantôt de jaune doré, tantôt traversé de nuances de vert, de bleu et de violet. L’eau se pare ainsi de l’émotion qui anime la scène. Les barques semblent portées par la chaleur des couleurs, tandis que les personnages se laissent envelopper par leur gaieté. Dans certaines œuvres, la frontière entre l’eau et le ciel s’efface, faisant du fleuve un espace qui accueille et embrasse toute l’histoire.


Ses tableaux ne sont pas de simples scènes figées. Ils constituent des motifs visuels vivants, qu’il reformule et réorganise sans cesse au gré de combinaisons étonnantes, comme un architecte qui reconstruirait le monde. Les barques aux extrémités relevées, les pagaies inclinées, les personnages debout ou assis et les nageurs dont les corps émergent de l’eau reviennent d’une toile à l’autre. Ailleurs, oiseaux et plantes se mêlent aux silhouettes humaines. Nous reconnaissons ces éléments familiers, mais les redécouvrons chaque fois que l’artiste en modifie la disposition, les couleurs ou les relations.

Contempler ses œuvres, c’est un peu comme assister à un passionnant match de football. On retrouve une équipe que l’on aime et dont on connaît les joueurs par cœur, sans pour autant savoir quelle stratégie elle adoptera à cet instant précis. Nous attendons la victoire avec impatience et éprouvons une joie mêlée de soulagement à chaque but marqué par le pinceau, à chaque belle action qui se révèle dans une touche de couleur ou un éclat de lumière à la surface de la toile.
Parmi les motifs les plus touchants figure la rencontre entre les personnages à bord d’une barque : l’un se penche vers l’autre, une main se tend vers une autre main, et une faible distance les sépare au-dessus de l’eau. La barque devient alors un espace d’intimité, où un simple mouvement du bras ou une inclinaison du corps suffit à évoquer le partage, l’attention portée à l’autre et le dialogue silencieux. Dans un tableau où deux barques se détachent sur un fond rose et orange, le regard passe d’un groupe à l’autre, comme s’il suivait deux histoires réunies par le fleuve, chacune vivant son propre instant.
Dans les tableaux d’Abla, on assiste aussi au triomphe de l’être humain, celui que les anciens Égyptiens représentaient sur les murs des temples et que les hommes préhistoriques dessinaient dans les grottes. C’est toujours le même être humain qui, à travers des lignes simples et spontanées, poursuit dans les œuvres de Mohamed Abla le long récit de l’humanité. L’exposition ne raconte donc pas seulement l’histoire de l’artiste, mais aussi toutes celles qu’il a entendues, vécues auprès des gens ou découvertes au fil de ses lectures, et qui ont nourri ce long voyage artistique. Son pinceau, trempé dans les eaux du Nil, laisse le fleuve lui révéler le secret de la grandeur.

Dans une autre dimension, Abla transforme l’espace pictural en une vaste scène de théâtre, peuplée d’une troupe entière d’acteurs installés dans ses barques et sur les rives de son fleuve. Chaque tableau donne lieu à une nouvelle représentation, à une histoire dont la saveur diffère de la précédente. Dans ce théâtre, Mohamed Abla endosse simultanément tous les rôles avec une remarquable virtuosité : il est le metteur en scène qui orchestre les déplacements des personnages, le décorateur qui construit l’univers du fleuve et des embarcations, mais aussi le maître de la lumière, qui enveloppe la scène de la magie du coucher du soleil et de la chaleur des couleurs. Il modifie et redistribue les rôles avec fluidité. Fort de l’expérience d’un maître toujours passionné, il sait avec une précision remarquable à quel moment le public applaudira, touché et émerveillé.
La lumière joue, dans ce théâtre, un rôle essentiel : elle guide le regard et contribue à construire le sens. Certaines figures sont mises en valeur par des couleurs lumineuses qui les placent au centre de notre attention. Dans un tableau au fond doré, dominé dans sa partie supérieure par un disque orange, une silhouette assise, vêtue de blanc, se détache dans la barque du bas, au milieu de corps sombres et de tons chaleureux. Notre regard est d’abord attiré par le blanc de ses vêtements, puis guidé par son bras tendu vers une personne penchée devant elle. La relation entre les deux personnages prend alors toute son importance.
Dans un autre tableau, où deux barques se déploient sur un fond rose et orange, le jaune qui rayonne derrière les mains se faisant face, dans l’embarcation inférieure, confère à ce geste discret une présence singulière. Comme s’il braquait un projecteur sur un instant qui mérite que l’on s’y attarde, Abla nous disait : ici, quelque chose d’essentiel se joue ; ici, un être humain se rapproche d’un autre, et une histoire attend d’être lue.

À travers la spontanéité de ses lignes, les inscriptions manuscrites qui s’intègrent à ses compositions et les ombres vibrantes qui soulignent les contours des barques, Mohamed Abla nous offre le fleuve que nous aimons et dont nous rêvons : un fleuve foisonnant d’histoires, d’intimité et de paix.
L’exposition constitue une expérience artistique exceptionnelle, à la mesure d’un grand artiste qui nous prend par la main pour nous entraîner avec lui vers le fleuve. Non pas une ou deux fois, mais des centaines de fois, afin que nous redécouvrions, à chaque immersion, la magie de la vie dans ce qu’elle a de plus simple.
Hommage à Mohamed Abla, qui regarde le monde avec des yeux pleins d’amour.





