- Quand la fiction écrite rencontre la grande messe télévisuelle
Chaque année, le mois de Ramadan transforme le paysage audiovisuel égyptien et arabe. Les familles se réunissent après l’iftar, les chaînes rivalisent de productions ambitieuses, et les feuilletons deviennent de véritables événements culturels. Pourtant, derrière plusieurs séries devenues cultes se cache une origine parfois méconnue : le roman.
Depuis les années 1960, la télévision égyptienne puise régulièrement dans le patrimoine littéraire pour nourrir ses grandes fresques ramadanesques. Ces adaptations ne sont pas de simples transpositions : elles constituent un pont entre culture savante et culture populaire, entre lecture intime et expérience collective.
Par Marwa Mourad
La fresque fondatrice : La Trilogie du Caire
Impossible d’évoquer les adaptations littéraires sans citer La Trilogie du Caire, œuvre monumentale de Naguib Mahfouz, prix Nobel de littérature en 1988.
Composée de Bayn al-Qasrayn, Qasr al-Shawq et Al-Sukkariyya, la trilogie retrace la vie d’une famille cairote entre 1917 et les années 1940, sur fond de bouleversements politiques et sociaux. À travers la figure patriarcale d’Ahmed Abdel Jawad et les trajectoires contrastées de ses enfants, Mahfouz dresse le portrait d’une Égypte en transition.
L’adaptation télévisée, réalisée par Yehia El Alamy et diffusée en 1994 pendant Ramadan, avec notamment Nour El-Sherif et Abla Kamel, a marqué toute une génération.
Le rythme feuilletonnant convenait parfaitement à la structure romanesque : une saga familiale découpée en épisodes, chaque soir après la rupture du jeûne. La série a contribué à ancrer l’idée que le Ramadan est le moment privilégié des grandes fresques historiques.
Chronique sociale contemporaine : Zaat
Autre exemple marquant : Zaat, roman publié en 1992 par Sonallah Ibrahim.
L’œuvre suit la vie d’une femme ordinaire à travers les mutations économiques et politiques de l’Égypte des années 1960 aux années 1980. Avec une écriture froide, presque documentaire, Sonallah Ibrahim mêle récit intime et coupures de presse pour refléter les contradictions de la société.
En 2013, le roman devient une série télévisée réalisée par Kamel Abou Zekry, portée par l’interprétation de Nelly Karim. Diffusée pendant Ramadan, la série conserve la dimension critique du texte original tout en humanisant davantage son héroïne.
Cette adaptation illustre une évolution : le Ramadan n’est plus seulement le temps des sagas historiques, mais aussi celui des drames sociaux réalistes.
Les mémoires adaptées : Al-Ayyam
La télévision égyptienne s’est également tournée vers les grandes figures intellectuelles. Al-Ayyam, autobiographie de Taha Hussein, a été adaptée en série dans les années 1970.
Ce récit poignant retrace l’enfance du “doyen de la littérature arabe”, devenu aveugle très jeune, et son combat pour l’éducation et la modernité. Rediffusée à plusieurs reprises durant Ramadan, la série a joué un rôle pédagogique important, rappelant la place centrale du savoir et de la lecture dans la culture égyptienne.
Ihsan Abdel Quddous : du roman populaire au feuilleton
Les œuvres de Ihsan Abdel Quddous ont, elles aussi, nourri le petit écran. Si beaucoup de ses romans ont d’abord été adaptés au cinéma, certains ont ensuite connu des versions télévisées ou des rediffusions pendant Ramadan.
Parmi les titres emblématiques figurent La Anam ou Fi Baytina Ragul. À travers des intrigues mêlant amour, morale et tensions sociales, Abdel Quddous a contribué à façonner l’imaginaire dramatique égyptien. Son écriture, accessible et émotionnelle, se prêtait naturellement au format feuilleton.
Pourquoi Ramadan est-il le terrain idéal des adaptations
Le mois sacré favorise une réception collective. Les soirées sont plus longues, le rythme quotidien ralenti, et la télévision devient un espace de rassemblement familial.
Le roman, par sa structure en chapitres et en arcs narratifs, s’adapte parfaitement à une diffusion quotidienne sur trente épisodes. De plus, adapter une œuvre reconnue offre une garantie de profondeur narrative et de légitimité culturelle.
Ainsi, le Ramadan ne célèbre pas seulement la production télévisuelle contemporaine : il réactive, chaque année, un patrimoine littéraire. Derrière l’écran, il y a des pages. Derrière les dialogues, des phrases écrites parfois des décennies plus tôt.
Lire ou regarder ? Pendant Ramadan, la frontière s’estompe. Le livre devient image, et l’écran redonne vie aux mots.





