La page Facebook Egypt Keda Keda, suivie par des millions d’internautes, est devenue ces derniers jours l’épicentre d’une vive polémique sur les réseaux sociaux égyptiens. A l’origine, un contenu à tonalité sociale et humoristique, mettant en scène des situations du quotidien égyptien. Mais au-delà du divertissement, c’est l’identité de son ou ses administrateurs qui cristallise désormais le débat.
Par : Hanaa Khachaba
Il existe une page intitulée « Egypt Keda Keda ». Son fondateur n’a jamais montré son visage. Il descend dans la rue pour faire le bien — un bien authentique. Des gestes solidaires spontanés, et dans 90 % des cas, il ne montre même pas les personnes qu’il aide à la caméra. Lui non plus n’apparaît jamais.
C’est une personne respectable au-delà des mots. Il y a quelque temps, il a rencontré le petit garçon que l’on voit sur la photo.

Il lui a demandé son prénom — « Gaber » — et s’est mis à l’appeler affectueusement « Gaber Bey ». L’enfant semble malheureusement vivre dans la rue. Il n’est pas seul : il est avec sa mère, sa sœur et son ami Moamen. Lors de leur première rencontre, « KedaKeda » l’a longuement encouragé, lui a donné ce qu’il pouvait. Plus tard, il est revenu le voir, l’a de nouveau aidé, lui et sa mère, puis l’a emmené faire un tour en voiture avec son ami. Les deux enfants étaient fous de joie.

Au milieu de toutes ses actions solidaires, il a publié il y a quelques jours un message indiquant que « Gaber Bey » demandait à le revoir. Ce qui a suivi est sans doute l’une des plus belles vidéos diffusées sur les réseaux sociaux depuis des années.
Il est allé retrouver les deux garçons. À peine l’ont-ils vu qu’ils se sont jetés dans ses bras pour l’embrasser. Il les a traités avec une tendresse indescriptible. Pas un mot sur leurs vêtements usés ou leurs mains sales. Il les a emmenés en voiture, les a laissés jouer avec l’autoradio, regarder des vidéos, s’amuser avec les jeux intégrés à l’écran.
Puis il leur a acheté des jouets — une trottinette pour chacun — et d’autres cadeaux encore. Ensuite, surprise : il les a conduits chez le coiffeur pour leur offrir une coupe, avant de leur acheter des vêtements neufs.

Les deux enfants vivaient littéralement le voyage de leurs rêves. Une parenthèse féerique, au-delà de tout conte des Mille et Une Nuits. Une journée qu’ils n’avaient probablement jamais connue depuis leur naissance. La joie dans leurs yeux m’a fait pleurer. Il suffit de savoir qu’ils se sont endormis heureux pour comprendre la portée de ce geste.

Il n’a pas oublié leur sœur, à qui il a offert une poupée. Sincèrement, si chaque personne qui en a les moyens agissait comme « Egypt Keda Keda », il n’y aurait plus d’enfant dormant dans la rue.
Une réussite numérique incontestable
Les partisans de la page saluent un modèle de réussite digitale. Selon eux, « Egypt KedaKeda » a su capter l’air du temps, produire un contenu proche du public et créer une véritable communauté. Certains estiment même que le mystère entourant ses créateurs participe à son attractivité : le message primerait sur la personne.

Dans un paysage médiatique saturé, l’anonymat serait ici un outil stratégique permettant d’éviter la personnalisation excessive et les querelles d’ego, pour concentrer l’attention sur le contenu et l’impact social.

Transparence ou responsabilité ?
À l’inverse, les détracteurs considèrent que l’influence massive d’une plateforme numérique impose un minimum de transparence. Qui parle ? Avec quelles intentions ? Au nom de quels intérêts ?
Pour ces voix critiques, l’anonymat peut nourrir la suspicion, surtout lorsque la page aborde des sujets sensibles ou mobilise l’opinion publique. Dans une ère où l’information circule rapidement et peut façonner les perceptions collectives, la responsabilité éditoriale ne saurait être dissociée de l’identité.
L’anonymat dans l’action caritative : vertu ou ambiguïté ?
Le débat dépasse largement le cas de cette page Facebook. Il soulève une question plus profonde : faut-il agir publiquement ou sous couvert d’anonymat lorsqu’il s’agit de bienfaisance ou de bénévolat ?
L’éthique de la discrétion
Dans la tradition culturelle et religieuse égyptienne – comme dans de nombreuses sociétés – la charité discrète est souvent considérée comme plus noble. Donner sans se montrer préserverait la dignité des bénéficiaires et garantirait la sincérité de l’intention.
Les défenseurs de l’anonymat estiment qu’une action humanitaire n’a pas vocation à devenir un outil d’autopromotion. Selon eux, médiatiser la bienfaisance risque de transformer un acte altruiste en stratégie d’image.

La force de l’exemple public
À l’inverse, d’autres soutiennent que la visibilité peut avoir un effet d’entraînement. Rendre publiques des initiatives solidaires peut inspirer d’autres citoyens, mobiliser des ressources supplémentaires et créer un cercle vertueux.
Dans ce contexte, l’identité assumée renforcerait la crédibilité et la confiance, notamment lorsque des collectes de fonds ou des campagnes d’entraide sont en jeu.
Entre influence et intention
Le cas « Egypt KedaKeda » met en lumière une tension contemporaine : à l’ère des réseaux sociaux, l’anonymat peut être à la fois protection, stratégie marketing et source de défiance.
Agir dans l’ombre peut traduire une volonté d’humilité ; agir au grand jour peut relever d’un souci de transparence et d’efficacité. La frontière entre les deux dépend souvent de l’intention, du contexte et de l’impact recherché.
Au fond, la question n’est peut-être pas seulement « qui agit ? », mais « dans quel but et avec quelle responsabilité ? ». Dans un espace numérique où influence rime avec pouvoir, le débat reste ouvert — et profondément révélateur des mutations de la société égyptienne contemporaine.





