Les Cairotes le constatent jour après jour : la physionomie de leur capitale change à un rythme accéléré. Les embouteillages, longtemps considérés comme la fatalité urbaine par excellence, semblent peu à peu céder du terrain à la modernisation. De nouveaux ponts, tunnels, échangeurs et axes rapides ont profondément transformé la carte du Grand Caire, et le résultat saute aux yeux : un trafic plus fluide sur plusieurs artères stratégiques. Pourtant, à côté de ces progrès tangibles, la congestion persiste à certaines heures et dans certains quartiers. La question s’impose alors : le problème du trafic est-il purement urbain… ou aussi culturel et comportemental ?

Des transformations visibles et mesurables
Il suffit d’emprunter le pont du 6 Octobre ou le périphérique pour s’en rendre compte. Le Caire vit une véritable révolution routière. Les travaux d’élargissement, la création de nouvelles sorties et la construction de dizaines de ponts et tunnels — parfois en un temps record — ont considérablement réduit les goulots d’étranglement historiques. Les quartiers naguère paralysés à longueur de journée, comme Nasr City, Héliopolis ou Dokki, bénéficient désormais de nouveaux circuits plus fluides.
Les automobilistes notent aussi la mise en service de routes périphériques reliant les nouvelles zones urbaines, notamment la Capitale administrative, 6 Octobre City ou Al-Chorouk. Ces axes modernes permettent de contourner le cœur de la capitale et d’éviter la congestion chronique des anciens quartiers.
Ce vaste chantier, piloté par le ministère du Logement, a pour objectif non seulement de désengorger la capitale, mais aussi de préparer la mobilité du futur, adaptée à une population urbaine en constante expansion. A première vue, le pari semble en partie réussi : le trafic s’améliore sur plusieurs axes clés, les temps de trajet se raccourcissent, et une certaine fluidité refait surface dans le quotidien des Cairotes.
Infrastructures VS comportements
Cependant, les infrastructures ne suffisent pas à elles seules à résoudre les maux d’une ville. Les embouteillages au Caire ne tiennent pas uniquement à la topographie urbaine, mais aussi à des habitudes profondément enracinées. Stationnements en double file, non-respect du code de la route, circulation à contresens ou absence de clignotant font partie d’un tableau familier.
Les experts en mobilité le répètent : « Ce n’est pas la route qui crée le désordre, c’est l’usage qu’on en fait. » Tant que la mentalité des conducteurs ne changera pas, aucune modernisation ne sera pleinement efficace. Le civisme routier reste un défi culturel : trop souvent, l’automobiliste égyptien se considère maître absolu de son véhicule, oubliant que la route est un espace partagé.
Les embouteillages deviennent ainsi le miroir d’un comportement collectif, parfois empreint d’impatience, de manque de discipline et de méfiance vis-à-vis des règles communes. Or, la circulation, comme toute forme de vie sociale, repose sur le respect mutuel. Sans cela, la ville la mieux planifiée finit par s’asphyxier.

Une capitale en mutation permanente
Le gouvernement s’est lancé dans une reconfiguration urbaine d’une ampleur inédite. Outre la multiplication des ponts et des tunnels, de vastes projets visent à redistribuer la densité de population vers les nouvelles villes périphériques. L’idée est claire : alléger la pression sur le centre-ville historique tout en encourageant le développement de pôles économiques modernes.
Les projets routiers récents — tels que le Rod Al-Farag Axis, le Tahrir Tunnel, ou encore les nouveaux axes reliant Héliopolis à la Capitale administrative — s’inscrivent dans une stratégie cohérente d’aménagement global. Ces réalisations contribuent non seulement à fluidifier la circulation, mais aussi à réorganiser le visage du Caire du XXIᵉ siècle.
Mais cette mutation rapide a aussi ses effets secondaires. Certains habitants regrettent la disparition d’arbres, de jardins et même de certains bâtiments historiques sacrifiés pour élargir les routes. Le débat sur la conciliation entre modernisation et patrimoine reste ouvert : comment rendre la ville fluide sans effacer son âme ?
Transport public, la clé oubliée de la fluidité
Un autre aspect du problème réside dans la perception du transport collectif. Longtemps délaissé ou jugé inconfortable, le bus ou le minibus demeure pour beaucoup un dernier recours. Pourtant, aucun grand centre urbain au monde n’a réussi à résoudre la question de la circulation sans développer un transport public attractif.
Le métro du Caire, l’un des plus anciens du monde arabe, connaît aujourd’hui une expansion importante, avec de nouvelles lignes reliant les zones périphériques à la nouvelle Capitale. De même, les bus électriques et les systèmes de transport rapide (BRT) sont progressivement introduits. Mais il faut du temps pour changer les habitudes : la voiture personnelle reste un symbole de réussite sociale, un signe d’indépendance, voire de statut.
Les urbanistes soulignent pourtant que l’avenir réside dans la complémentarité des moyens de transport : métro, bus, pistes cyclables, marche à pied. Le jour où les Cairotes considéreront le transport collectif comme un choix moderne plutôt qu’une contrainte sociale, la circulation prendra un tournant décisif.
Nouvelle culture de la mobilité
La modernisation du Caire ne se limite donc pas à la construction de ponts et de tunnels. Elle appelle une évolution de la mentalité collective. Respecter les feux, céder le passage, éviter les dépassements dangereux ou les arrêts improvisés : ces gestes simples représentent le véritable moteur du changement.
Des campagnes de sensibilisation sont d’ailleurs menées pour promouvoir la sécurité routière, notamment auprès des jeunes conducteurs. L’éducation civique, dès l’école, pourrait jouer un rôle essentiel dans la formation d’une génération consciente de ses responsabilités sur la route.
Le Caire, mégapole millénaire, se trouve ainsi à un moment charnière de son histoire urbaine : les infrastructures ont ouvert la voie, mais c’est désormais aux citoyens d’adopter un comportement à la hauteur de la modernité de leur ville. La fluidité n’est pas seulement une question d’asphalte — elle est aussi une affaire de conscience.
Les embouteillages du Caire ne sont plus une fatalité, mais un défi collectif. Grâce à la vision ambitieuse du gouvernement, la capitale avance à grands pas vers une ère de mobilité intelligente. Reste à harmoniser la modernité des routes avec la mentalité de ceux qui les empruntent. Car dans cette grande bataille du trafic, les ponts et les tunnels ne suffiront pas : il faut aussi construire des ponts dans les esprits.





