Faut-il écouter son cœur ou obéir à sa raison ? Question éternelle, presque aussi vieille que les premières disputes conjugales et les premières décisions irréfléchies. À qui accorder sa confiance : aux palpitations enthousiastes ou aux synapses méthodiques ? En Égypte, la langue populaire ne tranche pas. Elle se contente de savourer le dilemme, en le nappant de toutes les sauces possibles : celle du cœur, généreuse et épicée, et celle du cerveau, plus sèche mais réputée nourrissante.
Cette semaine, embarquons dans une promenade au-dessus du vide, à la manière d’un trapéziste qui tente de garder son équilibre entre passion et lucidité.
Al-Akl zina. Littéralement : « La raison est un bijou ». Autrement dit, bien réfléchir est une parure plus précieuse qu’un collier d’or. Dans la société égyptienne, l’esprit clair est une marque de distinction. Mais attention : l’expression est souvent utilisée avec un brin d’ironie. On la lance parfois à quelqu’un qui vient précisément de démontrer le contraire. Comme quoi, même la sagesse a droit à son sarcasme.
Albi dalili. « Mon cœur est mon guide. » Combien d’entre nous ont déjà confié leur destin à un battement un peu trop enthousiaste ? Le cœur promet l’authenticité, la vérité nue, l’élan pur. Il parle fort, il parle vite, et surtout il parle avant que la raison n’ait le temps de mettre ses lunettes. Le problème ? Le cœur n’a jamais passé d’examen de logique.
Aklou khaf. Quand quelqu’un accumule les décisions douteuses, on dit en Égypte que « son cerveau est devenu léger ». Image délicieuse : un esprit qui aurait perdu de sa densité, comme une valise mal fermée laissant s’échapper le bon sens. Longtemps, on a cru que plus le cerveau était volumineux, plus l’intelligence était grande. Alors que faire de Albert Einstein, dont le cerveau, dit-on, n’avait rien d’exceptionnel en taille ? Faut-il conclure qu’il avait simplement un cerveau… très bien organisé ?
Albou essoud / abyad. Le cœur noir ou le cœur blanc : deux couleurs pour dire la méchanceté ou la bonté, l’intolérance ou la bienveillance. En Égypte, les teintes ne décorent pas seulement les murs, elles habillent l’âme. Le cœur devient tableau, et la morale, palette.
Les proverbes, eux, ajoutent une touche théâtrale.
Ala albou maraweh. « Avoir des ventilateurs sur le cœur. » L’image est irrésistible : un cœur paresseusement rafraîchi, incapable de s’enflammer. On parle ici de ces êtres lents à réagir, presque anesthésiés par la chaleur de l’été et la nonchalance de la vie.
Eshtri démaghak. « Achète ta tête. » Conseil pragmatique adressé à ceux qui préfèrent la paix aux complications : lâche prise, économise tes nerfs, préserve ton esprit. En somme, investis dans ta tranquillité plutôt que dans un conflit inutile.
Alors, cœur ou raison ? Peut-être que la véritable sagesse n’est pas de choisir un camp, mais d’organiser une cohabitation pacifique. Le cœur pour oser, la raison pour corriger la trajectoire. L’un pour rêver, l’autre pour éviter le mur.
Après tout, même le trapéziste le plus audacieux ne saute jamais sans filet.





