Fayoum. Lorsque ce nom résonne, il évoque d’abord une oasis paisible, un lac scintillant au cœur du désert, des palmiers et des champs qui murmurent au vent. Mais sous cette apparente douceur, sous les sables et les eaux, sommeillent des siècles de vie, d’hommes, de dieux et de civilisations. Comme un livre ouvert sur l’histoire de l’Égypte, le gouvernorat du Fayoum détient des trésors archéologiques d’une profondeur émotionnelle aussi large que ses horizons désertiques.
Parcourir Fayoum, c’est arpenter des lieux où chaque pierre est un vers d’un poème ancien, chaque ruine une strophe d’un récit qui défie le temps.
L’Obélisque d’Abgig : Gardien solitaire du passé pharaonique
À l’entrée moderne de la ville de Fayoum se dresse encore, dans sa dignité fragmentaire, l’obélisque d’Abgig, taillé dans un granite rouge qui a défié les millénaires. Érigé à l’aube du Moyen Empire par le roi Sésostris I, il s’élevait autrefois comme une flèche vers le ciel, un témoin de la puissance royale et de la profonde spiritualité égyptienne. Ses faces sculptées, aujourd’hui érodées par les caprices du temps, représentaient le souverain en présence des divinités, un geste d’éternité gravé dans la pierre.
Les pyramides d’Hawara et de Lahun : Chemins des vivants vers l’éternité
Plus au sud, dans le village ancien d’Hawara, se dressaient autrefois les contours d’une pyramide construite pour le roi Amenemhat III, l’un des plus puissants pharaons de la XIIe dynastie. Faite de briques crues recouvertes de calcaire, cette pyramide atteignait près de 58 mètres de hauteur et évoquait la volonté humaine de transcender la mort. À ses pieds, les vestiges du « labyrinthe » — décrit par des explorateurs classiques — rappelaient le lien entre mort et renaissance, mystère et lumière.
À quelques dizaines de kilomètres, la pyramide de Lahun, commandée par Sésostris II, se dresse encore, modeste mais fière. Entourée de nécropoles et d’une cité d’ouvriers, elle rappelle que les constructions monumentales de l’Égypte antique étaient aussi des centres de vie, d’organisation et de savoir.
Medinet Madi : Temple des dieux et des hommes
Au sud-ouest de la ville moderne, niché près de Bahr al-Banat, le site de Medinet Madi révèle l’un des plus grands temples du Moyen Empire. Bâti à l’origine par Amenemhat III et IV, puis enrichi à l’époque romaine, ce temple se dresse comme un pont entre les époques, un lieu sacré où les lions en pierre — figures protectrices — veillaient sur les pèlerins et les fidèles.
Qasr el-Sagha : traces silencieuses du Moyen Empire
Dans la région désertique du nord-est de l’oasis, le temple de Qasr el-Sagha est une fenêtre sur les méthodes constructives de l’Égypte ancienne. Bâti en grès, ce sanctuaire, que les archéologues du XIXᵉ siècle commencèrent à étudier, conserve encore des éléments de ses murs intérieurs, racontant avec pudeur l’ingéniosité technique et la spiritualité des bâtisseurs du Moyen Empire.
Les vestiges gréco-romains : Karanis, Ihrit et Qasr Qaroun
Fayoum se veut aussi le carrefour des civilisations hellénistiques et romaines. À Karanis, cité fondée au IIIᵉ siècle avant notre ère, les ruines parlent d’une ville florissante avec ses temples dédiés au dieu Sobek, ses bains publics, et ses demeures animées par le commerce et le culte.
Non loin, les vestiges du village de Batn Ihrit témoignent de l’implantation ptolémaïque, quand inscriptions et papyrus consignaient la vie quotidienne, tandis que le temple de Qasr Qaroun, aux abords du lac Qaroun, offrait un lieu de vénération à Sobek et aux divinités locales, dont les façades racontent encore aujourd’hui l’osmose entre l’Égypte ancienne et les influences méditerranéennes.
Soknopaiou Nesos : L’île du dieu crocodile
Sur les rives de l’oasis, Soknopaiou Nesos fut un centre religieux majeur dédié au dieu crocodile à tête de faucon. Le site, qui remonte à l’époque ptolémaïque, conserve encore les traces d’un temple, de routes et de structures funéraires. Les équipes archéologiques contemporaines y ont mis en lumière des éléments de culte qui parlent d’une foi vivante et d’un rapport intime entre l’homme et le sacré.
Fayoum : Une archéologie vivante, une mémoire universelle
Ce que révèlent ces monuments, plus que des pierres et des briques, c’est l’âme d’un territoire — un territoire de ponts entre les mondes : celui des vivants et des morts, celui du Nil et du désert, celui des royaumes égyptiens et des empires méditerranéens. Chaque site archéologique du Fayoum est une page d’un manuscrit ancien, patinée par le sable mais intacte dans sa poésie. On y entend les voix se mêler : celles des pharaons et des prêtres, celles des artistes et des faiseurs de cité, celles des grains de poussière et des éclats de soleil.
Ainsi, fouler ce sol, c’est marcher dans les marges lumineuses de l’histoire humaine. C’est savoir que chaque pierre est une lettre, chaque tombe une histoire, et que l’archéologie, loin d’être un savoir mort, est un art de faire revivre.





