
Il est des hommes dont la signature ne s’inscrit pas sur les façades, mais dans la mémoire minérale des cités. Hany Azer appartient à cette lignée rare de bâtisseurs pour qui la terre n’est pas un obstacle, mais une matière à comprendre. Loin de toute métaphysique spéculative, sa pensée s’exprime dans l’épaisseur du béton armé, la tension de l’acier et la rigueur des structures. Son parcours retrace la trajectoire d’un esprit d’exception qui a su transformer les résistances de la matière en solutions d’une remarquable précision.
Formé à l’école de la rigueur cairote puis forgé dans la haute technicité allemande, notamment à Bochum, Azer a très tôt fait de la complexité son territoire d’élection. Diplômé de la faculté d’ingénierie de l’Université Ain Shams en 1973, il part en Allemagne poursuivre sa formation en génie civil. Là, il découvre un univers où l’ingénieur ne peut se contenter de maîtriser les calculs : il doit apprendre à écouter la matière, à anticiper ses mouvements et à composer avec ce que le sol dissimule.
À l’aube du XXIe siècle, la transformation du grand nœud ferroviaire de la capitale allemande lui offre l’un de ses théâtres d’opération les plus ambitieux. Le sous-sol berlinois impose alors des contraintes considérables, notamment en raison de la présence des eaux souterraines. C’est pourtant au cœur de ces difficultés que le talent d’Azer prend toute sa mesure. Après avoir pris la direction des travaux du tunnel du Tiergarten en 1994, il assume progressivement la responsabilité du vaste projet ferroviaire nord-sud de Berlin et devient l’un des principaux responsables techniques de la nouvelle gare centrale.
Pour réaliser les parties souterraines de la Berlin Hauptbahnhof, les ingénieurs doivent notamment composer avec la proximité immédiate de la nappe phréatique. Une partie de l’ouvrage est réalisée sous le niveau des eaux souterraines, dans des conditions qui exigent une maîtrise exceptionnelle de l’étanchéité, de la stabilité du sol et des pressions exercées sur les structures. La prouesse ne réside donc pas dans une confrontation brutale avec la nature, mais dans une maîtrise patiente de ses contraintes : contenir l’eau, stabiliser le sol, sécuriser les fondations et donner à l’ouvrage une assise capable de résister aux forces invisibles qui l’entourent.
Lorsque la gare centrale de Berlin ouvre ses portes en 2006, elle devient l’un des symboles de la capitale réunifiée. Son architecture de verre et d’acier attire les regards, mais une part essentielle de son génie demeure cachée sous la surface. Là où le voyageur ne voit qu’un passage, l’ingénieur voit des forces, des pressions, des équilibres et des risques qu’il faut avoir maîtrisés avant de permettre au premier train de circuler.
C’est peut-être là que réside la singularité de Hany Azer : son œuvre la plus impressionnante n’est pas nécessairement celle qui se donne à voir. Elle se trouve aussi dans cette perfection invisible des fondations que le regard du passant ne croisera jamais, mais dont dépend pourtant la stabilité de tout ce qui s’élève au-dessus.
Sa réussite lui vaut de hautes distinctions en Allemagne. En 2006, il reçoit l’Ordre du mérite du Land de Berlin, distinction décernée pour les services rendus à la capitale allemande. En 2019, il reçoit également la Croix fédérale du mérite de la République fédérale d’Allemagne, en reconnaissance notamment de sa contribution au rapprochement entre l’Allemagne et l’Égypte.
L’Égypte, justement, ne tarde pas à faire de nouveau appel à son expertise. Depuis 2014, Hany Azer exerce auprès de la présidence de la République un rôle de conseiller dans les domaines de l’ingénierie et des infrastructures. Son parcours prend alors une nouvelle dimension : ce qui avait commencé comme une aventure individuelle à l’étranger devient une expertise mise au service de grands projets nationaux.
Ainsi, entre les rives du Nil et celles de la Spree, se dessine une trajectoire singulière. L’ingénieur parti d’Égypte pour approfondir son savoir en Allemagne revient avec une expérience acquise au cœur de l’excellence allemande en matière d’ingénierie. Il devient alors, à son tour, un trait d’union entre deux mondes, deux cultures techniques et deux histoires qui se rencontrent dans le langage universel de la construction.
Hany Azer incarne cette maîtrise rare qui transforme les contraintes physiques les plus lourdes en une architecture de la fluidité. Son œuvre rappelle que l’ingénierie, lorsqu’elle atteint son plus haut degré d’exigence, ne consiste pas seulement à vaincre la matière, mais à comprendre ses lois pour mieux les mettre au service de l’homme.
Et peut-être est-ce là que se trouve la véritable grandeur de son parcours : avoir consacré sa vie à construire ce que l’on voit, mais surtout ce que l’on ne voit pas. Car la solidité d’un monument ne se mesure jamais uniquement à ce qu’il élève vers le ciel ; elle se mesure d’abord à la profondeur de ses racines.





