Il y avait, sur une côte oubliée du monde, un rocher dressé face à l’horizon. Solitaire et solide, il vivait dans l’illusion d’être éternel. Les saisons passaient, le soleil brûlait sa surface le jour, la lune l’éclairait de son éclat argenté la nuit, mais rien ne semblait jamais pouvoir l’atteindre. Le rocher se croyait invincible, immuable, destiné à contempler le monde sans jamais changer.Puis, un soir, la marée monta plus haut que d’habitude. Elle s’approcha de lui, discrète d’abord, comme une inconnue hésitant à parler. Elle laissa courir ses doigts d’écume sur sa peau rugueuse. Le rocher, étonné, sentit une fraîcheur nouvelle l’envahir. Il n’avait jamais rien connu de pareil. La mer riait, bruissait, chantait contre son corps figé. Et lui, immobile mais vibrant à l’intérieur, découvrit la douceur d’un bonheur inattendu.Dès lors, il attendit chaque soir le retour de la marée. Quand elle arrivait, elle le surprenait toujours : parfois fougueuse, lançant ses vagues contre lui avec passion, parfois tendre, se contentant de l’effleurer en silence. Mais chaque fois, elle lui apportait une joie immense. Le rocher, qui jusque-là n’avait fait que subir le temps, se mit à guetter, à désirer, à vivre pour ces instants.Ce qu’il ignorait, c’est que la mer, en l’aimant ainsi, le transformait. Ses caresses n’étaient pas sans conséquence : à chaque étreinte, elle emportait un peu de sa matière, une poussière de pierre, un éclat de sa force. Lentement, imperceptiblement, son corps se modelait sous l’influence de cette passion. Le rocher riait, grisé par ces rendez-vous, inconscient qu’il s’effritait.Des années passèrent. Le rocher, qui autrefois dominait la plage, s’était fait plus petit, plus lisse, comme poli par une main invisible. Un matin, dans la lumière pâle de l’aube, il aperçut son ombre raccourcie sur le sable. Alors il comprit. Ce bonheur qui l’avait comblé l’avait aussi rongé. La mer, dans son amour constant, l’avait doucement dévoré.Mais au lieu de s’en attrister, il sourit en silence. Car s’il avait perdu de sa grandeur, il avait gagné une vérité : mieux valait être transformé par l’amour que demeurer intact dans la solitude. Et il se laissa bercer une fois encore par les vagues, conscient que chaque caresse l’approchait de sa fin, mais aussi de l’éternité qu’il avait tant cherchée — non pas dans l’immuabilité, mais dans l’abandon.