On l’avait toujours regardée avec un sourire en coin.Un canard, ça barbote, ça glisse sur l’eau, ça rase les étangs et les habitudes. Ça ne rêve pas de ciel. Et pourtant, elle, le rêvait. Pas un petit ciel timide, non. Les plus hauts cieux. Ceux qui donnent le vertige et font taire les moqueries.Elle avait une morphologie peu coopérative, disaient les autres. Trop ronde ici, trop lourde là. Alors elle s’est allégée autrement. Pas par la chair, mais par la volonté. Elle a refusé l’excès, apprivoisé la faim, discipliné son corps et affûté son désir. Elle est restée maigre, non par privation triste, mais par choix lucide : pour que rien ne la retienne quand viendrait l’instant du saut.Le jour où elle a battu des ailes pour de vrai, le ciel a hésité. Puis il s’est ouvert.Elle a volé.Au-dessus des marais, au-dessus des rires étouffés, au-dessus des certitudes grasses. Elle a découvert des contrées lointaines, des terres aux couleurs inconnues, des horizons larges comme des promesses tenues. Là-haut, le monde était vaste, beau, spacieux — presque indulgent. L’air y portait la joie, une joie vive, presque insolente.Mais au fond de son cœur, quelque chose résistait.Un lancement. Une fêlure discrète. Car voler, même très haut, n’efface pas tout. Chaque battement d’aile rappelait l’effort, chaque altitude gagnée avait son prix. Le succès n’était pas un sommet tranquille, mais un chemin. Un chemin pavé de roses éclatantes… et d’épines silencieuses.Elle a compris alors que la joie n’est jamais pure. Qu’elle se mêle toujours à la fatigue, au doute, à la peur de chuter. Que l’ambition, si elle élève, laisse aussi des cicatrices. Et que voler n’est pas fuir la douleur, mais apprendre à l’emporter avec grâce.Le canard a continué de voler.Pas pour prouver.Pas pour briller.Mais parce qu’elle savait désormais que le ciel n’est pas une récompense — c’est une traversée.





